Mirage ou panacée ? Les promesses du stockage de carbone
Peut-on lutter contre le réchauffement climatique en retirant le carbone de l’atmosphère ? Adopté en 2015, l’accord de Paris fixe bien un objectif d’équilibre entre les émissions anthropiques de gaz à effet de serre et leur absorption par les puits de carbone au cours de la deuxième moitié du XXI e….
L’accord de Paris (2015) fixe un objectif mondial : équilibrer les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine avec leur absorption naturelle ou artificielle d’ici la deuxième moitié du XXIᵉ siècle. Cet équilibre est appelé neutralité carbone. Pour y parvenir, il faut réduire drastiquement les émissions, mais aussi développer des techniques de captage et stockage du carbone (CCS, Carbon Capture and Storage), car certaines activités (agriculture, transports, industries lourdes) émettent du CO₂ difficile à éliminer. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne que ces technologies pourraient compléter les efforts de réduction, mais ne doivent pas servir à justifier une augmentation des émissions.
Les puits de carbone naturels (forêts, prairies, sols, zones humides) absorbent le CO₂ via la photosynthèse, le transformant en matière organique stockée dans les plantes, les racines ou les sols. Cette solution, appelée bioéconomie depuis les travaux de Nicholas Georgescu-Roegen (1971), est fragile : un incendie, une sécheresse, un changement d’usage des terres ou un parasite peut libérer ce carbone. En France, le Haut Conseil pour le climat (HCC) indique dans son rapport de 2026 que les puits naturels (secteur UTCATF : utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie) sont désormais moins efficaces que prévu pour atteindre la neutralité carbone, en raison de l’aggravation des risques climatiques.
Le stockage géologique du CO₂ consiste à l’injecter en profondeur dans le sous-sol, par exemple dans des aquifères salins (nappes d’eau salée) ou d’anciens gisements de pétrole ou de gaz. Contrairement aux puits naturels qui stockent le carbone pendant quelques décennies à quelques siècles, ce stockage peut durer plus de 10 000 ans, selon les estimations du GIEC. Un projet emblématique est le danois Greensand, qui prévoit de transporter le CO₂ industriel vers la mer du Nord et de l’injecter à 1 800 mètres de profondeur dans un ancien réservoir pétrolier, avec un potentiel de plusieurs millions de tonnes de CO₂ par an. Cependant, ce stockage reste coûteux et soulève des questions d’acceptabilité sociale et environnementale.
Le CCS industriel (Carbon Capture and Storage) capte le CO₂ à la sortie d’usines, le comprime, le transporte puis l’injecte sous terre. Le GIEC estime son potentiel technique mondial à 1 000 milliards de tonnes d’équivalent CO₂, mais cette capacité est théorique : elle dépend de la disponibilité des sites, des coûts (entre 100 et 300 dollars par tonne de CO₂ stocké) et de l’acceptation du public. Le HCC souligne dans son avis de 2023 que ces technologies ne sont pas matures, ni économiques, et ne doivent pas être utilisées pour reporter la réduction des émissions. En effet, le CCS évite une émission future, mais ne retire pas le CO₂ déjà présent dans l’atmosphère.
D’autres méthodes de stockage existent, comme le DACCS (Direct Air Carbon Capture and Storage), qui extrait directement le CO₂ de l’air, ou le BECCS (Bioenergy with Carbon Capture and Storage), qui combine biomasse et stockage géologique. Ces solutions sont plus énergivores et coûteuses que les puits naturels : le stockage dans les sols coûte entre 45 et 100 dollars par tonne de CO₂, contre 100 à 300 dollars pour le DACCS. Le GIEC et le HCC rappellent que ces technologies ne sont pas des alternatives aux réductions d’émissions, mais des compléments pour les secteurs difficiles à décarboner, comme l’industrie lourde ou l’aviation.
Tous les stocks de carbone n’ont pas la même valeur climatique. Le GIEC et le HCC recommandent d’attribuer une valeur différenciée selon la durée du stockage, la probabilité de réémission et les impacts environnementaux. Par exemple, un carbone stocké pendant 100 ans dans une forêt a moins de valeur qu’un carbone stocké pendant 10 000 ans sous terre. En France, le HCC propose dans son avis de 2026 de fixer des cibles distinctes entre puits réversibles (forêts, sols) et puits permanents (stockage géologique). L’objectif est d’éviter de compter sur des solutions fragiles ou polluantes pour compenser des émissions résiduelles.
Le GIEC insiste : le stockage de carbone ne peut être envisagé qu’en dernier recours, après avoir réduit drastiquement les émissions. En France, où les forêts et les sols subissent déjà les effets du changement climatique, l’urgence est de préserver les puits naturels existants. Le HCC rappelle que le stockage géologique doit rester une solution de **compensation à moyen terme** pour les secteurs les plus difficiles à décarboner, comme la sidérurgie ou le ciment. La véritable innovation climatique ne réside pas dans le stockage accru de CO₂, mais dans une **comptabilité carbone** qui valorise correctement la durée et la fiabilité des puits de carbone.

