Le retour des mots tabous
En promouvant une conception erronée et irrationnelle de la langue, on met en péril notre liberté d’expression..
Dans de nombreuses religions anciennes, certains mots étaient considérés comme sacrés ou dangereux. Leur prononciation était interdite pour éviter d’invoquer des êtres malfaisants ou des esprits, comme le suggère l’expression latine « lupus in fabula » (littéralement « le loup dans la fable »), qui signifie que prononcer un mot peut faire advenir la chose qu’il désigne. Cette croyance repose sur une confusion entre le mot et la réalité qu’il représente. L’article souligne que ce principe, typique des tabous nominaux, réapparaît aujourd’hui dans des débats linguistiques modernes, notamment autour de mots comme « nigger » ou « squaw », perçus comme racistes ou insultants en dehors de tout contexte d’usage.
Un mot ne peut pas être raciste ou insultant en soi, car son sens dépend entièrement du contexte dans lequel il est utilisé. Par exemple, le mot « ordure » peut être une insulte dans « sale ordure », mais il désigne simplement des déchets dans « c’est le mardi qu’on ramasse les ordures ménagères ». De même, « nègre » peut être offensant s’il est employé pour désigner une personne, mais il ne l’est pas s’il apparaît dans le titre d’un récit de Pouchkine ou dans une citation historique. Le linguiste Émile Benveniste a expliqué cette distinction en affirmant que « le sens d’une phrase est autre chose que le sens des mots qui la composent » : c’est l’usage, et non le mot lui-même, qui détermine sa signification.
La langue et la parole sont deux concepts fondamentaux en linguistique, souvent confondus dans les débats sur les mots tabous. La langue désigne l’ensemble des règles grammaticales, du vocabulaire et de la syntaxe qui forment un code commun à une communauté. La parole, en revanche, est l’acte individuel de s’exprimer en utilisant ce code. Ainsi, un mot comme « squaw » appartient à la langue, mais son caractère insultant relève de la parole, c’est-à-dire de l’intention et du contexte dans lequel il est prononcé. Confondre ces deux notions revient à attribuer à un mot un pouvoir magique, comme dans les croyances primitives, ce qui est scientifiquement erroné.
Deux exemples récents illustrent ce retour des mots tabous : en 2020, l’Université d’Ottawa a été secouée par une polémique autour de la prononciation du mot « nigger », et en 2022, une controverse a éclaté au Québec concernant le terme « squaw », utilisé dans le cadre d’une campagne électorale. Dans les deux cas, ce n’est pas le sens des propos qui était en cause, mais l’emploi de mots jugés racistes. Ces incidents montrent une tendance croissante à considérer certains mots comme intrinsèquement offensants, indépendamment de leur usage réel, ce qui soulève des questions sur la liberté d’expression et l’interprétation des discours.
En décrétant que certains mots sont toujours racistes ou insultants, on prive les locuteurs de leur liberté d’expression. Si une personne est accusée de racisme simplement parce qu’elle utilise un mot comme « nègre » dans un contexte neutre ou historique, ses intentions et le sens réel de ses propos sont ignorés. Comme l’écrivait le philosophe Emmanuel Lévinas dans « Liberté de parole », « celui qui parle se sent faire partie d’un discours qui se parle », car le sens de ses mots n’est plus contrôlé par lui. Cette approche transforme la parole en un piège où les mots deviennent plus importants que les idées, créant un climat de suspicion et d’hypocrisie plutôt que de respect.
Un monde où les mots sont jugés plus que les idées qu’ils expriment serait profondément déshumanisé. Dans un tel système, les individus seraient évalués non pas sur ce qu’ils disent ou défendent, mais sur les mots qu’ils emploient ou sur des interprétations malveillantes de leurs propos, souvent amplifiées par les réseaux sociaux. Cette logique favorise une culture de la délation et de la peur, où la liberté de pensée et d’expression est étouffée. L’article met en garde contre ce risque, soulignant que le respect ne peut être imposé par des tabous linguistiques, mais doit émerger d’un débat ouvert et rationnel.
L’auteur de l’article, Patrick Moreau, est professeur de littérature à Montréal, collaborateur de la revue *« Argument »* et essayiste. Il signe cette chronique pour le journal *« Le Devoir »*, un média québécois qui publie des opinions reflétant les positions de leurs auteurs et non nécessairement celles de la rédaction. Le texte s’inscrit dans la section *« Opinion »* du journal, qui vise à offrir une pluralité de voix et d’idées. Cette précision est importante, car elle rappelle que l’article exprime un point de vue personnel et non une position institutionnelle.

