Droit de vote des étrangers: autopsie de la plus célèbre promesse manquée de la gauche
Promesse phare de François Mitterrand en 1981, le droit de vote des étrangers aux élections locales a longtemps servi de produit d'appel électoral. Radiographie d'un reniement stratégique, de la séduction des mouvements sociaux aux années 1990 face à la montée de l'extrême droite..
En 1972, le Parti socialiste (PS) intègre dans son programme Changer la vie la promesse d’accorder le droit de vote aux étrangers aux élections locales. Cette idée émerge dans un contexte où l’immigration en France devient plus sédentaire, avec des travailleurs étrangers s’installant durablement. Le PS, alors en quête de nouveaux relais électoraux, s’appuie sur les revendications portées par des associations comme la Fédération des associations de soutien aux travailleurs immigrés (Fasti) ou la Ligue des droits de l’homme (LDH), ainsi que par des syndicats comme la CFDT. Ces acteurs défendent une approche culturelle de l’immigration, au-delà des seules questions économiques. La promesse est aussi un moyen pour le PS de se différencier de son partenaire communiste, le Parti communiste français (PCF), qui privilégie alors des droits d’expression et d’organisation plutôt que le vote.
Dans les années 1970, le PS est lié au PCF par le Programme commun de gouvernement, qui limite les droits des étrangers à des consultations associatives. Le PCF, confronté à des tensions dans ses municipalités liées à la gestion du logement des immigrés, peine à les mobiliser. Le PS ajuste donc son discours pour s’aligner sur cette position. La rupture de l’union de la gauche en 1977 permet au PS de reprendre l’idée du droit de vote, qu’il défend en 1978 dans une proposition de loi et lors du congrès de Metz en 1979. Cette mesure devient alors un outil pour se distinguer du PCF et séduire les classes moyennes salariées ainsi que les milieux de solidarité. Le PS mise sur cette promesse pour marquer sa singularité politique.
L’arrivée de François Mitterrand à la présidence en 1981 s’accompagne de mesures symboliques comme la régularisation de 130 000 travailleurs immigrés. Cependant, le droit de vote des étrangers n’est pas appliqué. Les années 1980 voient une montée des tensions politiques autour de l’immigration, avec l’émergence du Front national (FN) lors des élections municipales de 1983 et européennes de 1984. Le PS est divisé : certains membres prônent l’antiracisme, tandis que d’autres craignent que cette promesse ne profite à la droite ou à l’extrême droite. La question de l’immigration devient un sujet sensible, et le PS hésite à maintenir sa promesse, perçue comme risquée électoralement.
En 1990, le Premier ministre Michel Rocard réunit les partis politiques (hors FN) pour discuter de l’immigration. Le Bureau national du PS conclut que l’immigration n’est « pas un thème où nous pouvons positiver ». La direction du parti estime que le droit de vote des étrangers pourrait « fédérer la droite et l’extrême droite » et servir d’argument à leurs adversaires. Pierre Mauroy, premier secrétaire du PS, juge la mesure « inopportune » car elle créerait un « abcès de fixation ». En mai 1990, le PS renonce officiellement à cette promesse, malgré des contestations internes. Cette décision marque la fin d’une promesse devenue un « serpent de mer » en politique.
La trajectoire du droit de vote des étrangers illustre les mutations du PS. Dans les années 1970, il était un **produit d’appel** pour capter des électeurs parmi les milieux de solidarité et les défenseurs du libéralisme culturel. Dans les années 1980 et 1990, il est perçu comme coûteux électoralement, car il pourrait aliéner une partie de l’électorat populaire. Le PS, en quête de professionnalisation et de ressources institutionnelles, privilégie alors des intérêts électoraux plus immédiats. Cette période coïncide avec un affaiblissement de ses liens avec le monde associatif et syndical, tandis que son ancrage institutionnel se renforce.

