Il aura fallu un siècle d'enquête pour résoudre ce mystère pharaonique en Égypte : un roi de la 22ème dynastie enfin identifié alors qu'il occupait la tombe d'un autre souverain
À Tanis, une découverte archéologique majeure révèle que le pharaon Sheshonq III a été inhumé dans la tombe d’un autre roi. Ce transfert funéraire inattendu éclaire d’un jour nouveau les jeux de pouvoir de la 22e dynastie égyptienne..
En novembre 2025, une équipe d’archéologues franco-égyptienne dirigée par le Dr Frédéric Payraudeau (Sorbonne Université) et coordonnée par le Conseil Suprême des Antiquités égyptien a fait une découverte exceptionnelle sur le site de Tanis, dans le Delta du Nil. Les chercheurs ont mis au jour 225 ushabtis (figurines funéraires miniatures) dans la tombe du pharaon Osorkon II, un souverain de la 22e dynastie ayant régné vers 874–850 av. J.-C. Ces objets, tous inscrits au nom de Sheshonq III (un autre pharaon de la même dynastie, ayant régné de 825 à 773 av. J.-C.), ont permis d’identifier formellement le sarcophage anonyme découvert en 1939 comme étant celui de Sheshonq III. Cette réattribution révèle une pratique funéraire inhabituelle : l’inhumation d’un roi dans la tombe d’un autre souverain, une anomalie qui éclaire les dynamiques politiques de l’Égypte du VIIIe siècle av. J.-C.
Les ushabtis sont de petites figurines en faïence émaillée, mesurant généralement entre 10 et 20 centimètres, placées dans les tombes égyptiennes pour servir le défunt dans l’au-delà. Elles étaient souvent fabriquées en série et portaient des inscriptions indiquant le nom et les titres du souverain. Dans ce cas précis, les 225 ushabtis découverts à Tanis portaient tous le nom de Sheshonq III, ce qui a permis de lever le mystère autour du sarcophage en granit non inscrit trouvé en 1939. Ces figurines, protégées par des couches de limon depuis l’Antiquité, n’avaient pas été déplacées depuis leur dépôt initial, confirmant une inhumation officielle et planifiée. Leur style et leur qualité artisanale correspondent à ceux des productions de Tanis de la seconde moitié du IXe siècle av. J.-C., renforçant leur authenticité.
La réutilisation de la tombe d’Osorkon II pour inhumer Sheshonq III s’explique par la crise politique majeure qui a secoué l’Égypte au VIIIe siècle av. J.-C. À cette époque, le pouvoir royal était fragmenté entre le nord (Tanis) et le sud (Thèbes), avec plusieurs souverains se disputant la légitimité. Sheshonq III, bien qu’ayant régné plus de 50 ans, n’a pas réussi à rétablir une unité durable. Son successeur, Sheshonq IV, semble avoir récupéré ou usurpé la tombe de son prédécesseur, comme en témoignent des artefacts mêlant les noms des deux rois. Ce transfert funéraire reflète les tensions successorales et la lutte pour le pouvoir dans une Égypte en déclin centralisé. Tanis, site clé de cette période, devient ainsi un laboratoire pour comprendre ces dynamiques complexes.
L’identification de Sheshonq III repose sur une combinaison de méthodes scientifiques. Les ushabtis ont été analysés pour confirmer leur authenticité et leur datation, tandis que le sarcophage en granit (2,3 mètres de long, plus de 3 tonnes) a été étudié pour son contexte stratigraphique. Des inscriptions murales secondaires, révélées grâce à la photogrammétrie et l’imagerie multispectrale, ont également mentionné des éléments de la titulature de Sheshonq III. Enfin, des tests de micromorphologie sédimentaire ont confirmé que les objets dataient bien de la fin de la 22e dynastie, excluant toute perturbation postérieure. Ces preuves matérielles, couplées à la documentation historique, ont permis une identification formelle après près d’un siècle d’incertitude.
Tanis, souvent éclipsée par la renommée de la Vallée des Rois, est en réalité un site archéologique majeur pour comprendre les dynasties de la IIIe Période intermédiaire (vers 1070–664 av. J.-C.). Contrairement à la Vallée des Rois, marquée par le Nouvel Empire, Tanis offre un aperçu unique des pratiques funéraires en période de déclin centralisé. La nécropole de Tanis, avec ses tombes proches et interconnectées, facilite les réutilisations, mais rend aussi les identifications plus complexes. Les fouilles actuelles, financées par des fonds égyptiens et français, visent à la fois la conservation du site et la valorisation scientifique des découvertes. Chaque campagne apporte de nouveaux éléments qui obligent les chercheurs à repenser les lignages dynastiques, les rites funéraires et les liens entre pouvoir et religion.

