L'Afghanistan au Moyen Âge
Issus du trafic d'antiquités et parfois qualifiés de « Guéniza Afghane », les Bamyan Papers sont un des rares corpus permettant de contribuer à une histoire économique et sociale par le bas de l'Islam médiéval. Ils sont également une fenêtre vers l'histoire délaissée de l'Afghanistan prémoderne..
L’Afghanistan contemporain est souvent associé à des images de violence, comme les talibans en armes ou les femmes voilées de burqas, qui occultent son riche passé historique. Pourtant, ce pays fut autrefois un carrefour de civilisations, notamment avant l’islamisation. Un exemple marquant est la vallée de Bamiyan, où deux gigantesques statues de Bouddhas, creusées dans une falaise au centre du pays, ont été détruites en 2001 par les talibans. Ces statues symbolisaient l’éclat du passé préislamique afghan. Bamiyan abrite aussi d’autres trésors médiévaux, dont des documents datés entre l’an Mil et 1221, soit juste avant l’invasion mongole de Gengis Khan. Ces archives, découvertes dans la citadelle de Shahr-i Ghulghula, révèlent une histoire économique et sociale méconnue, loin des récits traditionnels centrés sur les élites.
Parmi les trésors de Bamiyan figurent 222 documents médiévaux, appelés Bamiyan Papers, produits entre l’an Mil et 1221. Ces archives, écrites en persan, judéo-persan et arabe, ont été acquises par la Bibliothèque Nationale d’Israël après avoir été récupérées via le trafic d’antiquités, ce qui pose des questions éthiques. Leur authenticité a été vérifiée en laboratoire grâce à des analyses du papier et des dates. Ces documents, étudiés par l’historienne Arezou Azad et son projet Invisible East à l’université d’Oxford, offrent un regard inédit sur la vie économique et sociale de la région. Ils permettent de reconstituer des pratiques administratives, fiscales et agricoles, souvent ignorées dans les chroniques officielles. Une partie de ces archives est accessible en ligne depuis 2017, avec des transcriptions, traductions et fac-similés.
La vallée de Bamiyan, située au centre de l’Afghanistan, est un espace montagneux où les sommets culminent entre 4 400 et 5 135 mètres. Entre le VIIIe et le XIe siècle, la région est progressivement islamisée, bien que des communautés bouddhistes persistent jusqu’au Xe siècle. Bamiyan est un carrefour de circulations, traversé par trois routes majeures suivant les cours d’eau. Contrairement à l’image des Routes de la Soie, souvent associée à un commerce de luxe, cette étude met en lumière une économie locale centrée sur l’agriculture. Les dynasties régnantes, comme les Ghaznavides, les Ghorides et les Khwārasmshāh, y percevaient des taxes en nature, principalement du blé et de l’orge, récoltés à l’automne. Les documents révèlent aussi une administration locale stable, où des familles comme celle d’Abū Bakr et de son fils ʿAlī géraient des entrepôts de céréales pendant des décennies, malgré les changements de pouvoir.
L’ouvrage The Warehouse of Bamiyan adopte une approche microhistorique pour étudier la vie des paysans et des administrateurs locaux, souvent invisibilisés dans les récits historiques. Les Bamiyan Papers permettent de reconstituer le fonctionnement d’un entrepôt de céréales (anbār), géré par un anbār-dār (gestionnaire) dont la charge se transmettait de père en fils. Les documents montrent que les paysans négociaient avec les autorités pour réduire leurs impôts, comme en témoigne un cas où ils refusèrent de livrer 90 chargements de céréales, n’en acceptant que 70. Cette résistance illustre leur marge de manœuvre face à l’État. L’étude s’appuie sur des reçus fiscaux, des notes administratives et des lettres, offrant une vision concrète des dynamiques sociales et économiques de l’époque.
Écrire l’histoire économique de l’Afghanistan médiéval est complexe en raison du manque d’archives structurées. Les historiens doivent s’appuyer sur des sources fragmentaires et accidentelles, comme les Bamiyan Papers, ou combiner des chroniques, des traités de géographie, des monnaies ou des documents de fondations pieuses. L’auteure, Arezou Azad, s’inspire de la microhistoire et de l’anthropologie pour analyser ces indices. Elle souligne que cette région, bien que souvent perçue comme une périphérie du califat abbasside de Bagdad (situé à plus de 2 000 km), avait une économie et une administration locales dynamiques. Le choix d’étudier Bamiyan plutôt que l’ensemble de l’Afghanistan reflète aussi les limites des sources disponibles.
L’ouvrage s’inscrit dans un contexte de reconstruction de l’histoire afghane, marquée par quarante ans de guerre et une pauvreté persistante. Le terme *Afghanistan médiéval* dans le titre est un anachronisme délibéré pour attirer l’attention sur ce pays et son patrimoine, souvent négligé. Arezou Azad et son équipe espèrent inciter chercheurs et institutions à étudier davantage cette histoire *invisible*. La création d’une collection dédiée, *Ancient and Medieval Afghanistan*, par Edinburgh University Press, illustre cette volonté. L’étude des *Bamiyan Papers* et d’autres archives locales vise à combler les lacunes sur une période mal connue, tout en soulignant l’importance de préserver le patrimoine afghan, menacé par les conflits et le trafic d’antiquités.

