Dans la bibliothèque de... : Dans la bibliothèque d’Edward Bond avec le chercheur David Tuaillon
Dans la maison d’Edward Bond, disparu en 2024, des centaines de livres racontent une vie de théâtre et de réflexion. Avec David Tuaillon, qui a contribué à leur collecte, nous en ouvrons quelques-uns pour mieux comprendre l’œuvre et la pensée du dramaturge..
La bibliothèque d’Edward Bond, dramaturge britannique décédé en 2024, contient environ 4 500 ouvrages qui retracent son parcours intellectuel et artistique. Cette collection, préservée après sa disparition, révèle une vie de lecture ininterrompue, marquée par l’autodidaxie. Bond, qui n’a pas suivi de formation théâtrale classique, a fait de ses lectures une école permanente. Les livres conservés, allant des poèmes de Rimbaud recopiés à la main pendant son adolescence aux textes de Tchekhov ou de Sarah Kane, illustrent comment chaque œuvre a contribué à façonner son écriture. Cette bibliothèque n’est pas un simple amas de livres, mais un témoignage de la genèse de son œuvre majeure, notamment dans le théâtre britannique contemporain.
Le premier livre de la bibliothèque d’Edward Bond est The British Heritage, offert en 1948 alors qu’il avait 14 ans, comme prix scolaire pour son interprétation de Portia dans une scène du Marchand de Venise de Shakespeare. Cette découverte est significative, car Bond décrivait souvent l’école comme un lieu d’humiliation, mais ce livre montre qu’il y était aussi valorisé. La note manuscrite qu’il a laissée à l’intérieur de l’ouvrage constitue la plus ancienne trace connue de son rapport au théâtre. Ce volume révèle ainsi l’influence précoce de Shakespeare sur sa vie et son œuvre, bien avant qu’il ne devienne un dramaturge reconnu.
Parmi les livres annotés par Bond figure Les Trois Sœurs d’Anton Tchekhov, dans une édition traduite par André Markowicz et Françoise Morvan. À l’intérieur, une note manuscrite de Bond rappelle qu’il a reçu ce livre après avoir joué Portia dans Le Marchand de Venise à 14 ans. Ce volume dépasse le simple statut d’objet : il incarne la mémoire de ses premières expériences théâtrales et l’importance de Shakespeare dans sa formation. Cette trace écrite montre comment un prix scolaire a pu marquer durablement son parcours, bien au-delà de l’enfance.
Un ensemble de dessins conservés dans la bibliothèque illustre une démarche artistique particulière. Ces images, réalisées par des survivants du bombardement d’Hiroshima, représentent leur enfance marquée par cet événement. Pour Bond, ces dessins fonctionnaient comme une ponctuation, c’est-à-dire un élément qui structure le récit sans le raconter directement. Il voyait dans cette tâche une responsabilité pour l’écrivain : trouver un langage capable de s’articuler à cette ponctuation sans trahir la réalité et la douleur qu’elle contient. Ces documents montrent son attachement à une approche du théâtre centrée sur l’expérience humaine brute.
La pièce 4.48 Psychose de Sarah Kane, dramaturge britannique contemporaine, est le seul texte moderne annoté par Bond. Contrairement à une analyse classique de la structure ou du sens de la pièce, ses annotations révèlent une quête plus profonde : comprendre les motivations de Kane et les circonstances qui l’ont conduite à écrire ce texte. Cette lecture témoigne de l’admiration de Bond pour une auteure qu’il considérait comme l’une des voix majeures de sa génération. Les passages soulignés ne visent pas à décortiquer l’œuvre, mais à en saisir l’essence et la genèse.
Un guide des herbes des années 1970, ouvrage pratique et ordinaire, a révélé une connexion inattendue avec l’œuvre de Bond. En le feuilletant, David Tuaillon, chercheur et spécialiste de son œuvre, a retrouvé une phrase qui lui a immédiatement rappelé La Compagnie des hommes, une pièce de Bond. Ce moment illustre comment l’écrivain absorbait ses lectures et les transformait en éléments théâtraux. Cette découverte montre la manière dont Bond puisait dans des sources variées, même les plus banales, pour nourrir son imaginaire et son écriture.
David Tuaillon, dramaturge et spécialiste de l’œuvre d’Edward Bond, a joué un rôle clé dans la collecte et l’inventaire des 4 500 ouvrages de la bibliothèque. Son travail a permis de mettre en lumière des traces rares de la vie intellectuelle de Bond, comme des notes manuscrites ou des annotations. Tuaillon a également contribué à interpréter ces éléments pour mieux comprendre la genèse des pièces de Bond et sa méthode de travail. Son expertise a été déterminante pour révéler l’importance de cette bibliothèque dans l’histoire du théâtre britannique contemporain.

