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Environnement

« Le plus grand cancérigène, c’est l’inaction politique »

Terrestres · mis à jour 30 sept.

Des enfants tombent malades, des parents entrent en lutte, et pendant ce temps les pesticides n’en finissent pas de polluer les corps et les milieux. Deux enquêtes majeures dénoncent une situation ahurissante et appellent à des changements radicaux.

Deux livres, deux approches

Deux ouvrages récents, Pesticides kids de Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler et Pesticides : leurs ravages sur la santé des enfants de Laurence Huc, co-écrit avec Marguerite Boutrolle et Sophie Caron, abordent le lien entre pesticides et maladies infantiles. Le premier est une enquête journalistique qui mêle témoignages de familles touchées et données scientifiques, tandis que le second est un roman graphique retraçant le parcours d’une toxicologue confrontée aux limites de la recherche institutionnelle. Les deux livres soulignent l’inaction des pouvoirs publics et du corps médical face à l’ampleur du problème. En France, 300 substances pesticides sont encore autorisées, et des résidus sont retrouvés dans les eaux, les nuages et même les premières selles des nouveau-nés. Les autrices dénoncent un système où la santé des enfants est sacrifiée au profit d’intérêts économiques.

Reconnaissance officielle, mais obstacles

L’État français reconnaît depuis 2020 l’impact des pesticides sur la santé via le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), qui couvre certaines pathologies infantiles comme les leucémies, les tumeurs cérébrales ou les troubles du neurodéveloppement. Pourtant, seulement 20 enfants ont été indemnisés depuis sa création, sur 3 000 victimes reconnues au total. Les familles doivent fournir des dossiers complexes, comme celui de Sabine Grataloup, mère de Théo, qui a dû rassembler plus de 1 000 pages d’études scientifiques traduites en français. Le FIVP, où siègent des représentants de l’État et des lobbies agricoles, est peu connu et multiplie les obstacles pour les victimes. Les autrices dénoncent une reconnaissance de façade, masquant une volonté de minimiser les responsabilités.

Le cancer, une maladie environnementale

Jusqu’aux années 1970, le cancer était considéré comme une maladie principalement environnementale, causée par l’exposition à des polluants. Mais à partir des années 1980, sous l’influence des lobbies industriels et des financements massifs en génétique, la recherche s’est recentrée sur les causes génétiques. Aujourd’hui, 90 % des cancers seraient liés à des expositions environnementales, mais cette réalité est souvent ignorée. Laurence Huc, toxicologue, explique que cette agnotologie (production culturelle de l’ignorance) a été orchestrée pour détourner l’attention des causes exogènes. Par exemple, une publication de 2015 évoquait le hasard (bad luck) pour expliquer les mutations génétiques, excluant ainsi les mécanismes liés aux substances cancérigènes comme les pesticides.

Un système de déni organisé

Les scientifiques qui alertent sur les dangers des pesticides sont souvent marginalisés ou qualifiés de militants écolos, tandis que les recherches dominantes se concentrent sur les traitements plutôt que sur la prévention. Laurence Huc souligne que les oncopédiatres de la Société Française des Cancers de l’Enfant refusent d’envisager les causes environnementales, limitant la recherche à des aspects cliniques. Ce déni est alimenté par des déclarations politiques, comme celles d’Annie Genevard (ministre de l’Agriculture) ou de Marine Le Pen, qui nient tout lien entre pesticides et cancers infantiles. Les médias jouent aussi un rôle en discréditant les travaux scientifiques, comme lors d’une audition à l’Assemblée nationale en mars 2026 où une journaliste a minimisé une revue de littérature de l’Inserm, pourtant réalisée par 15 experts analysant plus de 5 000 documents.

Pesticides et santé des enfants

Les deux livres mettent en lumière des cas concrets de maladies infantiles liées aux pesticides. Par exemple, le cluster de Sainte-Pazanne (Loire-Atlantique), où 25 enfants sur 2 700 habitants ont développé un cancer depuis 2015, ou Lubin, un enfant atteint d’une maladie congénitale rare après une exposition de sa mère à 108 produits phytosanitaires pendant sa grossesse. Les autrices soulignent que les cancers pédiatriques, hormis peut-être 10 % de causes génétiques, ne devraient pas exister. Pourtant, la recherche et les politiques publiques ignorent largement ces causes environnementales, privilégiant des explications simplistes comme l’alcool, le tabac ou le manque d’activité physique, inadaptées aux très jeunes enfants.

Ce que ça pourrait changer

Malgré ce tableau sombre, des avancées se dessinent. Les familles touchées, souvent réduites à mener leurs propres enquêtes, s’organisent en associations pour faire pression sur les pouvoirs publics. Les deux livres soulignent l’importance de nouvelles alliances entre scientifiques, journalistes et victimes pour briser le silence. Par exemple, Laurence Huc a participé à des auditions parlementaires et a alerté sur des séquences choquantes, comme celle impliquant Laurent Duplomb, qui a répété que les cancers infantiles étaient liés à des *comportements individuels* plutôt qu’aux pesticides. Ces mobilisations pourraient contribuer à faire évoluer les politiques publiques, notamment face au *paquet Omnibus X*, une déréglementation européenne prévue à l’automne 2026 qui menace d’autoriser davantage de pesticides.

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