Brésil : l’évangélisme a-t-il appauvri le football de la Seleção ?
Les demi-finales de cette Coupe du monde débutent mardi 14 juillet avec le match opposant la France à l'Espagne. En attendant, pour les 44 équipes éliminées, c'est le moment du bilan.
Le Brésil, cinq fois champion du monde de football, a été éliminé prématurément lors de la Coupe du monde 2026, une performance qui a surpris les observateurs. Cette élimination a suscité de nombreuses analyses parmi les supporters et commentateurs brésiliens, certains cherchant des explications complexes à cette contre-performance. Contrairement à d'autres équipes surprises comme le Maroc en 2018 ou la Croatie en 2014, le Brésil était considéré comme l'un des favoris avant le tournoi. La défaite face à la Norvège en huitièmes de finale a particulièrement alimenté les débats sur les causes de cet échec.
Une théorie largement partagée au Brésil attribue l'échec de la Seleção à l'influence croissante de l'évangélisme dans le pays, au détriment du catholicisme traditionnel. Cette idée, relayée par des médias internationaux comme le Times, suggère que l'évangélisme, en promouvant des valeurs puritaines, aurait appauvri le style de jeu brésilien, autrefois marqué par la créativité, la samba et une approche collective. Selon cette thèse, les joueurs brésiliens, autrefois libres et festifs, seraient devenus plus réservés et individualistes sous l'effet de cette influence religieuse. Une publication virale sur le réseau social X, consultée près de 8 millions de fois, résume cette idée en affirmant que le Brésil jouait mieux quand ses joueurs étaient des « coureurs de jupons » et des « ivrognes », c'est-à-dire lorsqu'ils incarnaient une culture catholique plus permissive.
Le Brésil, pays historiquement majoritairement catholique, a connu une transformation religieuse majeure depuis 2002, année de sa dernière victoire en Coupe du monde. En 2002, 80 % de la population brésilienne se déclarait catholique, mais ce chiffre est tombé à environ 55 % lors du dernier recensement. Dans le même temps, la part des évangéliques est passée de 15 % à plus de 25 %. Cette évolution est étroitement liée à un glissement politique du pays vers la droite, l'évangélisme étant majoritairement associé à des mouvements néo-charismatiques ou néo-pentecôtistes, ultraconservateurs. Ces courants religieux rejettent notamment l'avortement, les droits des personnes LGBT+ et le féminisme, et prônent une lecture littérale de la Bible sans interprétation.
L'essor de l'évangélisme au Brésil est étroitement lié à la montée du populisme de droite dans le pays. En 2016, l'ancien président brésilien Jair Bolsonaro s'est fait baptiser par un pasteur évangélique dans les eaux du Jourdain, en Israël, marquant ainsi son ralliement à cette communauté religieuse. Son élection en 2018 a été largement soutenue par les évangéliques, malgré sa gestion controversée de la crise du Covid-19, durant laquelle il a adopté une position négationniste. Même après sa défaite en 2022 face à Lula, une partie importante de cette communauté est restée fidèle à Bolsonaro. Conscient de ce poids électoral, Lula a dû rassurer les évangéliques pendant sa campagne en signant un document s'engageant à préserver la liberté de culte et à ne pas interférer dans les pratiques religieuses.
L'influence de l'évangélisme s'étend également au monde du football brésilien. Sur les 26 joueurs de l'équipe nationale participant à la Coupe du monde 2026, 20 se déclarent évangéliques. Parmi eux figurent des stars comme Neymar Jr., connu pour son style de vie festif dans les années 2010, mais devenu depuis un ambassadeur du puritanisme après son baptême en 2017. Ses réseaux sociaux sont désormais remplis de citations bibliques. Un autre exemple est Endrick, jeune talent de l'équipe, qui déclare régulièrement dans ses interviews que sa priorité est de « parler à Dieu » et de rester serein. Après la défaite face à la Norvège, il a expliqué avoir remercié Dieu pour l'opportunité de jouer, une attitude critiquée par certains pour son côté défaitiste.
Les détracteurs de l'influence évangélique sur le football brésilien reprochent aux joueurs d'adopter une attitude trop défaitiste et fataliste. Selon eux, cette mentalité, qui consiste à « déléguer tout à Dieu », affaiblit la responsabilité individuelle et collective des joueurs. Le journaliste sportif Pedro Rosano écrit par exemple que les joueurs brésiliens gagneraient à adopter un sentiment de culpabilité catholique, basé sur la rémission des péchés et le repentir, plutôt que de se reposer sur une culpabilité évangélique jugée trop passive. Cette critique s'inscrit dans une nostalgie pour les équipes brésiliennes des décennies passées, dont les joueurs étaient perçus comme plus libres et créatifs, incarnant une culture collective et festive.
Les générations d'or du football brésilien, comme l'équipe championne du monde en 1970, sont souvent citées comme référence d'un style de jeu unique, alliant football, samba et insouciance. Carlos Alberto Torres, capitaine de cette équipe légendaire, aurait révélé que sa « recette du succès » reposait sur un équilibre entre ces trois éléments. L'historien André Pagliarini, spécialiste de l'Amérique latine, souligne que ces équipes valorisaient le collectif et l'idée que l'équipe primait sur l'individu. Selon lui, cet esprit serait en train de s'éroder sous l'effet d'un évangélisme qui met l'accent sur l'intérêt personnel, un phénomène déjà identifié par le sociologue Max Weber au début du XXe siècle comme un déclencheur de l'esprit capitaliste.
L'influence de l'évangélisme ne se limite pas au football, mais s'étend à la culture brésilienne dans son ensemble. Le journaliste américain Brian Mier, ayant vécu 28 ans au Brésil, note que la prolifération de l'évangélisme puritain a érodé des traditions comme la samba, née du syncrétisme entre le catholicisme des colons et les religions africaines. La samba, autrefois licencieuse et pleine de double sens, était dansée dans les favelas et inspirée les footballeurs, qui avaient la « samba no pé » (la samba dans les pieds). Depuis les années 2000, la samba a été progressivement remplacée par des genres musicaux romantiques, éliminant les références aux divinités afro-brésiliennes. Ce processus s'accompagne d'un effacement de traditions comme la capoeira ou le jongo, liées à des systèmes religieux syncrétiques.
Une partie des critiques attribuant l'échec du football brésilien à l'évangélisme va plus loin en affirmant que cette religion a été importée des États-Unis, un pays où le football est peu ancré culturellement. Selon cette thèse, le Brésil aurait adopté des valeurs protestantes américaines, incompatibles avec son identité footballistique traditionnelle. Un mème devenu viral résume cette idée en déclarant : « Si tu pries comme un gringo, tu joues comme un gringo ». Cette analyse s'inscrit dans un débat plus large sur l'impact des influences étrangères sur la culture brésilienne, notamment dans le domaine du sport.

