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Paradoxe d’abondance : l’Amazonie française manque d’eau potable

The Conversation France · mis à jour 4 oct.

Dépôt sédimentaire au nord de Grand-Santi en 2021. L’eau chargée de matière organique prend cette couleur de cola et lessive le sable.

Paradoxe amazonien

La Guyane, située en Amazonie française, est l’un des territoires les plus arrosés au monde avec 3 000 millimètres de pluie par an et 112 000 kilomètres de cours d’eau, représentant un quart du réseau hydrographique national. Pourtant, elle fait face à des pénuries d’eau potable, un paradoxe qui s’explique par des raisons géographiques et humaines. Les sécheresses y deviennent plus fréquentes, notamment en raison du phénomène El Niño de 2026, considéré comme potentiellement le plus intense jamais enregistré. En 2024, des villages comme ceux du Haut-Maroni ont dû bénéficier de ponts aériens d’eau en bouteilles pour pallier le manque d’accès à l’eau potable. Ce paradoxe révèle une double réalité : un littoral urbanisé menacé par la salinité des eaux et un intérieur isolé dont les ressources en eau restent largement méconnues.

Deux modèles d'eau

Deux approches distinctes coexistent en Guyane pour l’accès à l’eau potable. Les communautés amérindiennes (Wayana, Kalina, Arawak, Wayampi) et bushinengue (descendants d’esclaves africains) organisent leur vie autour des fleuves, sources d’eau, de nourriture et de transport. Depuis le XXe siècle, l’urbanisation a développé un autre modèle sur le littoral, avec des captages sur les cours d’eau, des usines de traitement et des réseaux de distribution à grande échelle. Ces deux modèles, l’un traditionnel et l’autre moderne, illustrent des logiques d’approvisionnement radicalement différentes, adaptées à des réalités géographiques opposées.

Littoral en tension

Sur le littoral guyanais, où vit l’essentiel de la population, l’eau potable provient principalement des fleuves et des criques. Cependant, cette ressource est instable : en période sèche (de juillet à novembre), le débit des cours d’eau diminue, permettant à l’océan Atlantique de remonter dans les estuaires sous l’effet des marées. Ce phénomène, appelé intrusion saline, rend l’eau impropre à la consommation sur plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres. La montée du niveau de la mer et des sécheresses plus longues (passant de 25 jours en moyenne à 33 jours en cas de réchauffement de +3,5°C) aggravent cette situation. Les collectivités locales peinent à financer les déplacements des zones de captage, le renforcement des traitements d’eau et la sécurisation des stocks, avec un déficit de 73 % entre les besoins identifiés et les financements alloués.

Intérieur isolé

Dans l’intérieur des terres, les populations de villages comme Grand-Santi, Maripasoula ou Antecume Pata dépendent encore largement de l’eau des fleuves, parfois utilisée brute ou traitée de manière sommaire. Cette eau, souvent turbide et contaminée microbiologiquement, nécessite des systèmes de filtration coûteux et difficiles à maintenir dans des zones isolées. Les forages dans les nappes alluviales en bordure des fleuves se multiplient, mais ces ressources sont fragiles : elles se raréfient en période sèche et se chargent en sédiments en période de crue. Plus loin des fleuves, les roches cristallines du socle amazonien contiennent des aquifères (roches contenant de l’eau), mais leur localisation est imprévisible en raison de fractures discontinues.

Réseau de surveillance insuffisant

Les ressources en eau souterraine de Guyane sont très mal connues : en 2007, le réseau de surveillance ne comptait que 7 piézomètres (forages mesurant le niveau des nappes souterraines), soit un piézomètre pour 12 000 kilomètres carrés, contre un piézomètre pour 290 kilomètres carrés en France hexagonale avec 1 900 points de suivi. En 2026, ce réseau n’a que légèrement progressé avec 16 piézomètres. Les données manquent, les modèles numériques sont absents, et chaque forage est une tentative risquée, pouvant rapporter plusieurs centaines de litres par seconde ou rien du tout. Un forage infructueux peut coûter des dizaines de milliers d’euros à une commune, en raison des coûts logistiques élevés.

Menaces sur les fleuves

L’orpaillage, omniprésent dans l’intérieur des terres, aggrave la dégradation des cours d’eau. Il détruit les berges, sature les rivières en sédiments et les colore en brun, tout en contaminant les écosystèmes avec des métaux lourds. Chaque année, 100 kilomètres de cours d’eau sont détruits par cette activité. Les villages isolés subissent aussi les conséquences de la vie moderne : décharges, assainissement défaillant et stockage de carburant polluent davantage les eaux. Ces pollutions, combinées aux sécheresses accrues, rendent l’accès à une eau potable de qualité encore plus difficile pour les populations locales.

Ce que ça pourrait changer

Le changement climatique aggrave la situation en Guyane, avec des projections indiquant des sécheresses plus longues et intenses, des crues plus brutales et une variabilité saisonnière accrue. Pour sécuriser l’approvisionnement en eau potable, la diversification des sources est essentielle. Les aquifères du socle granitique, s’ils étaient mieux étudiés, pourraient offrir une ressource plus stable et moins exposée aux pollutions de surface. La Guyane dispose d’atouts pour devenir un pôle de référence régional en gestion de l’eau en Amazonie, notamment grâce à ses institutions scientifiques et aux financements européens. Cependant, cet effort doit se poursuivre dans la durée pour porter ses fruits.

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