À Bruxelles, qui peut vivre et respirer ?
Quand on est Noir·e ou Arabe à Bruxelles, on vit dans des quartiers bétonnés, pollués, contrôlés par la police, où les logements sont plus petits et les espaces verts quasi absents. Le militant antiraciste Nordine Saïdi analyse les ségrégations spatiales et raciales de la capitale belge et appelle à les combattre pour sortir d’une “écologie de confort”.
La question de la faible participation des personnes noires et arabes aux mobilisations écologistes à Bruxelles révèle un angle mort politique et épistémologique. L’écologie n’est pas un espace neutre ou universel, mais un domaine où les inégalités raciales et sociales structurent l’accès aux ressources et aux droits. Cette observation n’est pas nouvelle : depuis une vingtaine d’années, des travaux sur le racisme environnemental et les injustices écologiques montrent que les populations racialisées subissent davantage les nuisances (pollution, manque d’espaces verts) tout en ayant moins de moyens pour y faire face. L’article souligne que la question pertinente n’est pas celle de l’engagement individuel, mais des conditions matérielles, historiques et raciales qui organisent la ville. Par exemple, un·e jeune Noir·e ou Arabe à Bruxelles vit dans un environnement plus pollué, surveillé et moins équipé en infrastructures sociales qu’un Bruxellois blanc favorisé.
Bruxelles est le produit d’une histoire impériale, coloniale et capitaliste dont les traces façonnent encore aujourd’hui la répartition des ressources et des nuisances. La Belgique a exploité le Congo de 1885 à 1908 (État indépendant du Congo, propriété personnelle du roi Léopold II) puis jusqu’en 1960, ainsi que le Ruanda-Urundi jusqu’en 1962. Cette exploitation a causé une catastrophe démographique estimée entre plusieurs millions et dix millions de morts au Congo. Les profits coloniaux ont financé une partie des grands travaux bruxellois, comme le Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren ou l’arc du Cinquantenaire. Les espaces verts actuels de la ville (parcs de Tervuren, Josaphat, Forest, Saint-Gilles) ont en partie été aménagés grâce à l’argent du caoutchouc congolais. Cette histoire coloniale est encore visible dans l’espace public, avec des noms de rues, des statues et des bâtiments qui célèbrent cette période.
Deux lieux bruxellois illustrent cette histoire coloniale : la statue équestre de Léopold II, place du Trône, et le quartier Matonge à Ixelles. La statue, inaugurée en 1926, célèbre le roi responsable de l’exploitation du Congo. En juin 2020, lors des manifestations Black Lives Matter, elle a été recouverte de peinture rouge et de tags comme « assassin ». Malgré une pétition ayant recueilli près de 80 000 signatures pour son retrait, elle reste en place. Le quartier Matonge, nommé d’après un quartier de Kinshasa, s’est formé autour de la Maison africaine et de l’ambassade du Congo après l’indépendance de 1960. Il incarne la résistance et la vie des colonisé·es et de leurs descendant·es, mais est aujourd’hui menacé par la gentrification. Ces deux lieux montrent comment l’héritage colonial structure encore l’espace urbain.
Bruxelles est divisée en deux parties : un « croissant pauvre » qui concentre les quartiers populaires, denses et racialisés (Molenbeek, Cureghem-Anderlecht, Schaerbeek, Saint-Josse) et un est et sud-est plus aisés et mieux dotés en espaces verts (Woluwe, Uccle, Ixelles sud). Cette partition n’est pas naturelle : elle reflète des inégalités de classe et de race. Les quartiers du croissant pauvre subissent une pollution atmosphérique, un bruit et une vulnérabilité sanitaire plus élevés. Par exemple, les données de la Région de Bruxelles-Capitale confirment que les zones les plus pauvres et racialisées concentrent les niveaux les plus élevés de pollution. La ségrégation spatiale à Bruxelles est planifiée et légitimée par des politiques publiques, assignant les populations migrantes (Maghreb, Afrique subsaharienne, Moyen-Orient) à des zones urbaines spécifiques.
Le concept de racisme environnemental désigne la concentration systématique des nuisances environnementales (pollution, bruit, manque d’espaces verts) dans les territoires habités par des populations racialisées. Ce terme, popularisé par le sociologue afro-américain Robert Bullard dans son ouvrage Dumping in Dixie (1990), s’applique aussi à Bruxelles. Des zones comme Biestebroeck, Cureghem, Birmingham ou Aumale illustrent cette logique : elles abritent des activités industrielles polluantes, des axes routiers intenses et des projets immobiliers agressifs, tout en étant majoritairement habitées par des classes populaires racialisées. Le marais de Biestebroeck, à Anderlecht, est un exemple de territoire sacrifié, pollué et bétonné, aujourd’hui menacé par la gentrification. Ce racisme environnemental n’est pas une métaphore, mais une réalité mesurable et documentée.
Le logement à Bruxelles révèle les discriminations raciales et sociales. La pénurie de logements sociaux et les longues listes d’attente touchent d’abord les ménages populaires et racialisés, tandis que le marché locatif privé pratique des discriminations documentées. Par exemple, les travaux comparatifs menés en France par Valérie Sala Pala montrent des mécanismes similaires d’exclusion des populations racialisées dans l’accès au logement social. À Bruxelles, les pratiques discriminatoires dans l’accès au logement sont également documentées, comme le confirme le *Rapport d’activité 2025* de Bruxelles Logement. Ces inégalités s’ajoutent aux violences environnementales, renforçant la précarité des habitant·es racialisé·es. La question du logement illustre ainsi comment classe et race se renforcent mutuellement dans l’accès aux droits fondamentaux.

