L’hégémonie comme méthode
L’héritage du dirigeant communiste italien Antonio Gramsci est à nouveau très discuté – et disputé – depuis quelques années, bien que souvent réduit dans ses références les plus superficielles à la seule idée de la « bataille des idées ». Au cœur du travail théorique de Gramsci se trouve notamment l’hégémonie.
Antonio Gramsci (1891-1937), militant et théoricien marxiste italien, est avant tout un organisateur et un stratège politique, bien plus qu’un philosophe ou un historien. Ses réflexions sur l’hégémonie, développées dans les Cahiers de prison (publiés après sa mort), ne visent pas seulement à théoriser le pouvoir, mais à proposer une méthode pour transformer la société. Contrairement à une approche purement théorique, Gramsci conçoit l’hégémonie comme un outil pratique pour construire un nouvel ordre social, en s’appuyant sur quatre dimensions clés : l’objectif de créer un ordre nouveau, la nature de la politique d’auto-émancipation, la méthode de direction politique, et la forme organisationnelle du parti. Ces quatre perspectives, interdépendantes, forment une approche stratégique pour les mouvements radicaux contemporains, notamment face aux crises politiques et sociales actuelles.
L’hégémonie, chez Gramsci, n’est pas une théorie abstraite, mais une méthode active de travail politique. Elle se distingue des interprétations qui en font une simple théorie du pouvoir ou une métathéorie de la modernité. Pour Gramsci, l’hégémonie est un processus de construction d’un nouvel ordre social dans le présent, et non une projection vers un futur lointain. Elle repose sur quatre dimensions : l’objectif de créer un ordre nouveau, la nature de la politique comme production du progrès historique, une méthode de direction fragile et expérimentale, et une forme organisationnelle du parti comme laboratoire pédagogique. Ces quatre axes interagissent dialectiquement pour replacer la stratégie politique au cœur de la notion d’hégémonie, offrant ainsi une approche adaptée aux défis des mouvements sociaux radicaux actuels.
Les quatre dimensions de l’hégémonie gramscienne sont : 1) l’objectif de construire un nouvel ordre social, 2) la nature de la politique d’auto-émancipation comme production du progrès historique, 3) la méthode de direction politique conçue comme fragilité et expérimentation, et 4) la forme organisationnelle du parti comme laboratoire pédagogique. Ces dimensions, inspirées de la pensée aristotélicienne des aitiai (causes), forment une approche systémique pour comprendre et agir sur la réalité politique. Par exemple, l’objectif de l’ordre nouveau n’est pas un idéal futur, mais une pratique actuelle de refiguration du présent, où le nouveau émerge en déconstruisant les rapports dominants de l’ordre existant.
L’ordre nouveau chez Gramsci n’est pas une rupture radicale avec le passé, mais une refiguration du présent, où le nouveau émerge progressivement en déconstruisant les rapports de domination de l’ordre existant. Contrairement à une vision téléologique ou messianique, Gramsci insiste sur la nécessité de construire des rapports de forces et des formes institutionnelles alternatives dans le présent, en préfigurant l’avenir. Cette approche s’oppose à l’idée d’une universalisation des particularités marginales, car elle reconnaît que tout élément social est déjà fonctionnel à l’ordre étatique existant. L’hégémonie, comme méthode, vise donc à transformer activement les structures de pouvoir, sans attendre un hypothétique effondrement du système dominant.
Pour Gramsci, la construction d’un ordre nouveau repose sur deux piliers indissociables : une réforme morale et intellectuelle et un programme économique concret. La réforme morale vise à soustraire les individus aux principes de l’ordre politique existant, tandis que le programme économique, compris au sens large, inclut l’autorégulation consciente de la reproduction sociale. Cette dynamique est résumée par la métaphore du Prince moderne comme « utopie concrète » : une pratique politique qui, simultanément, préfigure l’avenir et agit concrètement dans le présent. Cette conception reflète les aspirations révolutionnaires de l’époque de Gramsci, mais elle reste pertinente pour penser les transformations sociales actuelles.
Le parti, chez Gramsci, n’est pas seulement une organisation politique, mais un laboratoire pédagogique où se forment les consciences et se testent les stratégies. Cette forme organisationnelle est essentielle pour la méthode hégémonique, car elle permet d’expérimenter des pratiques politiques alternatives et de diffuser une nouvelle culture politique. Le parti devient ainsi un espace de production collective de savoirs et de pratiques, où les militants apprennent à diriger et à construire un nouvel ordre social. Cette approche s’inscrit dans la tradition du L’Ordine nuovo, le journal et mouvement fondé par Gramsci au début des années 1920, qui visait à organiser culturellement et politiquement la classe ouvrière italienne.
Gramsci développe sa pensée dans un contexte marqué par la Première Guerre mondiale, la montée du fascisme en Italie, et les révolutions sociales en Europe. Ses réflexions sur l’hégémonie s’inscrivent dans une époque de crises profondes, où les mouvements révolutionnaires et contre-révolutionnaires s’affrontent. Aujourd’hui, les défis contemporains — guerres impérialistes, crises d’autorité, montée des nationalismes, mouvements sociaux radicaux — rappellent ceux de Gramsci. Sa méthode hégémonique offre un cadre pour analyser ces enjeux et élaborer des réponses stratégiques, en s’appuyant sur les ressources des mouvements émancipateurs actuels. Cette approche permet de repenser la politique comme une pratique active de transformation, et non comme une simple théorie.

