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Pourquoi le bonheur des enfants doit être une priorité politique

The Conversation France · mis à jour 5 oct.

L’ESSENTIEL Le bien-être des enfants devrait être au cœur des politiques publiques. La collectivité y gagnerait financièrement, mais pas seulement.

Enfance et bonheur priorité

Les politiques publiques devraient placer le bien-être des enfants au centre de leurs priorités. Cette approche ne bénéficierait pas seulement aux enfants, mais aussi à la société dans son ensemble, tant sur le plan financier que social. Pourtant, malgré des déclarations officielles, la France manque d’indicateurs spécifiques et d’un organisme dédié pour évaluer ce bien-être, contrairement à d’autres pays. L’objectif est de mesurer l’impact réel des politiques publiques sur les jeunes, afin d’adapter les actions en conséquence. Cette idée s’inscrit dans une tendance où les sociétés mesurent des indicateurs économiques (comme le PIB ou le coût des infrastructures) mais négligent souvent ce qui compte le plus : le bonheur des enfants.

Crise du mal-être enfantin

Depuis les années 1980, les pays riches font face à une augmentation du mal-être chez les enfants et les jeunes. Selon l’Unicef, 13 % des moins de 19 ans souffrent d’un trouble psychique, principalement dépressif ou anxieux, et le suicide est l’une des premières causes de décès chez les 15-19 ans dans l’Union européenne. En France, la dépression touche 20 % des 18-24 ans en 2021, contre 12 % en 2017, et 25 % des 15-29 ans en 2025. Les études comme celles de Gallup et PISA révèlent un recul de la satisfaction de vie chez les adolescents. Ces chiffres soulignent l’urgence d’agir pour améliorer le bien-être des jeunes, un enjeu qui dépasse le cadre médical pour toucher à des dimensions sociales et éducatives.

Investissement à long terme

Le bonheur des enfants n’est pas seulement une question de bienveillance, mais aussi un investissement stratégique pour la société. Selon les économistes Andrew Clark et Richard Layard, dans leur ouvrage The Origins of Happiness, la santé émotionnelle d’un enfant est le meilleur prédicteur de sa satisfaction de vie à l’âge adulte. Un adulte équilibré économique et socialement coûte moins cher à la collectivité : il travaille mieux, tombe moins malade et sollicite moins les services publics. Ainsi, investir dans le bonheur des enfants pourrait être l’un des placements les plus rentables pour l’État, avec des bénéfices cumulatifs sur toute une vie. Cette logique s’appuie sur des données montrant que les politiques publiques ciblant le bien-être des jeunes génèrent des retours sur investissement significatifs.

Reconnaissance affective clé

Le philosophe Axel Honneth souligne que le bonheur d’un enfant repose sur trois piliers de reconnaissance : affective, juridique et sociale. La première, la reconnaissance affective, se construit dans l’amour et l’attention portés à l’enfant dès son plus jeune âge. Elle lui permet de développer une confiance en soi essentielle. La reconnaissance juridique, via l’égalité des droits, fonde le respect de soi, tandis que la reconnaissance sociale, par l’estime collective, nourrit l’estime de soi. À l’inverse, la maltraitance, l’indifférence ou le mépris peuvent gravement nuire à ces dimensions. Le bonheur d’un enfant ne se réduit donc pas à une question de santé mentale, mais inclut aussi des dimensions psychologiques et sociales, où la reconnaissance joue un rôle central.

Retard français marqué

La France affiche des avancées en matière de bien-être des enfants, comme la désignation de la santé mentale comme Grande cause nationale en 2025 et 2026, ou l’étude Enabee qui mesure le bien-être des 3-11 ans. Des initiatives comme les séances d’empathie à l’école ou la participation à l’enquête internationale Children’s Worlds Survey montrent une volonté de mieux comprendre et agir. Cependant, le pays reste en retard par rapport à d’autres nations. La loi Sas de 2015, visant à développer de nouveaux indicateurs de bien-être, n’a pas été pleinement appliquée. Il n’existe toujours pas d’institution spécifique ni d’unité de mesure comme le WELLBY (unité de bonheur ajustée à la vie) pour évaluer l’impact des politiques publiques sur les enfants, contrairement au Royaume-Uni ou à des pays comme la Nouvelle-Zélande.

WELLBY et C-WELLBY expliqués

Les économistes du bonheur utilisent une unité de mesure appelée WELLBY (Well-being Adjusted Life Year), qui représente le gain d’un point de satisfaction de vie (sur une échelle de 0 à 10) pendant une année pour une personne. Cette unité permet de comparer l’impact de différentes politiques publiques sur le bien-être, en les évaluant à euros constants. Pour les enfants, une adaptation appelée C-WELLBY (Child-WELLBY) a été proposée par le chercheur Isaac Parkes. Cet outil permet de quantifier le bien-être subjectif des enfants, même avant 10 ans, en convertissant des questionnaires adaptés en équivalents de bonheur. Par exemple, un programme améliorant le score d’un enfant génère une valeur sociale mesurable, comme un cours de théâtre ou un soutien aux familles fragiles. Cependant, cette mesure a des limites : un enfant ayant intériorisé la violence peut sous-estimer sa détresse, ce qui fausse les résultats.

Protection enfance déterminante

La protection de l’enfance est un levier crucial pour améliorer le bien-être des enfants, surtout pour ceux dont la souffrance est souvent invisible faute de voix pour la porter. Le C-WELLBY pourrait donner un poids mesurable à leur bien-être, rendant leur souffrance « opposable » dans les arbitrages publics. Cependant, cet outil ne doit pas devenir une simple comptabilité froide : il doit servir à renforcer l’attention portée aux enfants, et non à la remplacer. L’équilibre à trouver est celui d’une évaluation rigoureuse qui intègre le bonheur des enfants comme critère central, sans réduire leur valeur à une dimension économique. Cela implique de repenser les budgets publics pour y intégrer explicitement l’impact sur le bien-être des plus jeunes.

Outils existants mais incomplets

La France dispose déjà d’outils pour mesurer le bien-être des enfants, comme l’étude Enabee ou le plan national « santé mentale », qui déploie des actions ciblées. Cependant, ces initiatives restent fragmentées et ne s’appuient pas sur une unité de mesure commune comme le C-WELLBY pour évaluer leur impact en termes de bonheur. Le plan « santé mentale » se concentre sur des indicateurs d’activité (nombre de personnes formées, structures déployées) plutôt que sur des résultats concrets en termes de bien-être. Pour que le bonheur des enfants devienne une priorité politique, il faudrait intégrer ces données dans un cadre budgétaire global, où chaque euro dépensé serait évalué à l’aune de son impact sur le bien-être des jeunes.

Ce que ça pourrait changer

Pour que le bonheur des enfants cesse d’être une dimension négligée des politiques publiques, un changement de paradigme est nécessaire. Cela implique de placer le bien-être des enfants au cœur des décisions, et non en marge. La loi Sas de 2015 pose le principe d’une mesure élargie, mais son application reste limitée. Les données existent (comme celles d’Enabee ou de *Children’s Worlds Survey*), mais il manque un outil budgétaire pour les convertir en arguments concrets. Le *C-WELLBY* pourrait combler ce vide en offrant une unité de mesure unique pour évaluer l’impact des politiques publiques. Ce changement ne serait pas seulement technique, mais aussi philosophique et éthique, car il s’agit de reconnaître que le bonheur d’un enfant a une valeur en soi, et pas seulement comme préparation à l’âge adulte.

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