« Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté
L’ESSENTIEL Le mouvement lycéen entame sa quatrième semaine d’action, avec une grande manifestation prévue mardi 13 octobre. Parmi les jeunes mobilisés, beaucoup se plaignent de ne pas être écoutés par l’école et les institutions.
Depuis quatre semaines, les lycéens français manifestent régulièrement contre plusieurs problèmes dans leur établissement. Une grande manifestation est prévue le mardi 13 octobre 2026. Les jeunes dénoncent notamment le manque de professeurs, les classes surchargées et l'insécurité face à leur avenir. Leur slogan principal, « Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole », résume leur frustration : ils se sentent mal écoutés plutôt que mal éduqués. Cette mobilisation s'inscrit dans un contexte où les institutions, comme l'école ou le gouvernement, peinent à répondre à leurs attentes, notamment sur des sujets comme l'orientation dans l'enseignement supérieur. Les pancartes et les slogans reflètent cette quête d'écoute et de reconnaissance.
La plateforme Parcoursup, mise en place en 2018 pour gérer l'orientation des lycéens vers l'enseignement supérieur, cristallise le mécontentement des jeunes. Cette réforme a complexifié le processus d'admission en multipliant les étapes et en dématérialisant les échanges. Les élèves reçoivent des refus avec des explications très succinctes, comme « Le niveau scolaire (ou la motivation) apparaît insuffisant pour la formation », sans possibilité de dialogue. Les numéros verts proposés par les rectorats ne permettent pas de contester ces décisions, mais seulement de trouver des alternatives. Ce système crée un sentiment d'injustice, car les lycéens ont l'impression que leurs choix et leurs efforts ne sont pas pris au sérieux. Les refus ne sont pas toujours justifiés par la rareté ou le prestige de la formation visée, ce qui renforce la frustration.
Les lycéens expriment un sentiment d'être ignorés par plusieurs institutions, notamment l'école et la police. Avant le mouvement, leur frustration portait surtout sur le manque de débats dans les établissements et l'absence de réelles instances de démocratie scolaire. Aujourd'hui, cette critique s'étend à la police, dont la violence lors des manifestations est perçue comme une répression de leur parole. Des propos comme « Les jeunes n’ont qu’à s’asseoir et se taire » tenus par certains responsables politiques ont également choqué. Les jeunes estiment que l'État, censé écouter directement le peuple, ne remplit pas ce rôle. Cette perception d'une démocratie défaillante est renforcée par des comparaisons avec des événements historiques, comme Mai-68, où la jeunesse avait aussi lutté pour se faire entendre.
Les travaux de la sociologue Annick Percheron montrent que les jeunes ont une relation paradoxale avec la politique : on les imagine souvent apolitiques, mais leur engagement précoce dans des mouvements sociaux les politise rapidement. La répression violente des manifestations, comme les arrestations records depuis le début du mouvement, illustre ce paradoxe. Les slogans comme « Trop jeunes pour être écoutés, mais assez grands pour se faire gazer » soulignent cette injustice. Les chercheurs soulignent que ces expériences de mobilisation influencent durablement le rapport des jeunes à la citoyenneté, en leur montrant que la démocratie ne fonctionne pas comme elle le devrait. Même les non-manifestants sont touchés par ces événements, qui leur font prendre conscience d'un écart entre l'idéal démocratique et la réalité.
La plateforme de doléances lancée par le ministère de l'Éducation nationale, inspirée des cahiers de doléances des Gilets jaunes, et l'instauration de temps d'écoute dans les établissements scolaires montrent que les institutions tentent de répondre à cette demande. Cependant, les lycéens restent sceptiques, car ces initiatives sont perçues comme des tentatives de canaliser leur colère plutôt que de les écouter vraiment. Leur revendication centrale reste la même : être entendus sans être réprimés. Une pancarte résume bien leur état d'esprit : *« Si on ne nous écoute pas, on crie. »* Cette exigence d'écoute dépasse le cadre scolaire et s'étend à l'ensemble de la société, révélant les limites de la démocratie actuelle selon les chercheurs Laurent Lardeux et Vincent Tiberj.

