“Fauda” et “Naza” : comment Israël raconte le 7 Octobre
Il faut sans doute regarder ces deux productions israéliennes, pour comprendre les tensions et contradictions qui traversent le pays, trois ans après les attentats du 7 Octobre. La série “Fauda” et le documentaire “Naza”, à partir de partis pris opposés, livrent des récits étonnamment complémentaires de cette funeste journée et des événements qui ont suivi..
Deux œuvres israéliennes, une série de fiction et un documentaire, abordent les attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas en Israël et leurs conséquences. La série Fauda (saison 5) est une œuvre de fiction diffusée depuis le 8 septembre 2024 sur Netflix dans 136 pays, dont la France. Le documentaire Naza sera projeté en France les 12 et 13 octobre 2024, puis disponible gratuitement sur le site du Guardian à partir de fin novembre 2024. Ces productions visent un public international tout en suscitant des débats en Israël, où la situation reste très sensible trois ans après les attaques, qui ont fait 1 200 morts côté israélien et plus de 73 000 morts palestiniens depuis le début de l'offensive israélienne sur Gaza.
La saison 5 de Fauda explore le thème de la vengeance à travers le personnage de Doron (Lior Raz), ancien membre d'une unité spéciale israélienne chargée d'infiltrations en territoire palestinien. Après les attaques du 7 octobre, lui et son équipe, désormais traumatisés et marginalisés, partent en quête de membres du Hamas responsables de la mort de leurs proches. Le mot-clé de cette saison est tha’r, un terme arabe signifiant "vengeance sanglante", défini à l'écran comme une réponse à une injustice ou une atteinte à l'honneur. La série reconstitue les attaques du 7 octobre dans ses épisodes 7 et 8, une première dans une fiction israélienne. Le sociologue israélien Natan Sznaider souligne que les personnages, autrefois unis par une même mission, sont désormais divisés par leur traumatisme et leur rapport à la violence.
Le documentaire Naza (acronyme hébreu pour nezek agavi, signifiant "dommage collatéral") donne la parole à 24 soldats et agents de renseignement israéliens sous anonymat complet. Ceux-ci décrivent les exactions auxquelles ils ont participé dans la bande de Gaza après le 7 octobre, en utilisant des programmes d'intelligence artificielle. Le film s'appuie sur des enquêtes menées par le journaliste Yuval Abraham pour le site +972 Magazine, où il a dénoncé un "génocide" en cours. Le titre fait référence à la pratique israélienne consistant à anticiper et autoriser un nombre de victimes civiles palestiniennes avant une frappe, justifié par des calculs militaires. Le documentaire interroge ainsi la légitimité des représailles et la responsabilité de l'État israélien dans la souffrance des civils palestiniens.
Les deux œuvres ont suscité des discussions en Israël, notamment sur la question de la vengeance et de la responsabilité de l'État. Le Jerusalem Post, un quotidien israélien de droite, salue Fauda pour son exercice d'autocritique, soulignant que la série interroge les conséquences de la vengeance sur ceux qui l'exécutent, sans apporter de réponse définitive. En revanche, le journal critique Naza pour son manque de rigueur : l'anonymat des témoins empêche de vérifier leur crédibilité, et le terme de "génocide", utilisé dans le film, est contesté par les autorités israéliennes. Le quotidien estime qu'un documentaire accusant Israël de crimes devrait être aussi exigeant envers ses sources que envers l'État. Ces débats reflètent les tensions internes en Israël à trois semaines d'élections législatives cruciales.
Les deux productions illustrent la diversité des récits israéliens sur le 7 octobre et ses suites. *Fauda*, en mêlant fiction et reconstitution, offre une vision dramatisée des événements, tandis que *Naza* s'appuie sur des témoignages bruts pour dénoncer des pratiques militaires. Le *Jerusalem Post* souligne que ces œuvres permettent de mesurer l'état d'esprit en Israël, où la souffrance des Palestiniens et les échecs des autorités sont désormais des sujets discutés, même dans un contexte de guerre. Ces récits, bien que différents, partagent une interrogation centrale : jusqu'où la vengeance est-elle justifiée dans un conflit aussi violent ? Leur diffusion intervient dans un contexte politique tendu, à quelques semaines d'élections nationales en Israël.

