L’État iranien n’est pas une fiction
En Iran, derrière les espoirs que la guerre ou la rue précipitent la chute du régime, les recompositions politiques se jouent dans l’épaisseur de l’État. Les relations entre le pouvoir et ses cadres civils et militaires, ainsi que les liens de dépendance tissés depuis près d’un demi-siècle entre État et société, pèsent sur toute perspective de changement.
L'article aborde la question de la possible chute de la République islamique d'Iran, souvent envisagée par des acteurs internationaux comme les présidents ou des groupes monarchistes, ou par des mouvements contestataires internes. Ces espoirs s'appuient sur des événements récents comme les mobilisations de janvier 2026, réprimées dans le sang, ou la guerre d'agression menée par Israël et les États-Unis. Cependant, l'auteur souligne que ces perspectives sous-estiment la solidité de l'État iranien et ses mécanismes de résilience. Les transitions politiques en Iran ne dépendent pas uniquement des mouvements de rue ou des interventions militaires, mais aussi des recompositions internes au sein des institutions étatiques, civiles et militaires, ainsi que des liens historiques entre l'État et la société iranienne, tissés depuis près d'un demi-siècle.
L'État iranien est présenté comme une entité complexe et durable, dont la stabilité repose sur plusieurs piliers. D'abord, les relations entre le pouvoir politique et ses cadres, qu'ils soient civils ou militaires, jouent un rôle central. Ensuite, l'État iranien a su s'appuyer sur une administration publique élargie, notamment depuis la révolution de 1979, pour consolider son emprise. Les travaux des sciences sociales, notamment ceux des années 1980 et 1990, ont souvent négligé l'analyse des structures étatiques au profit des élites politiques ou des partis, occultant ainsi les continuités institutionnelles. En Iran, l'État ne se réduit pas à un simple outil au service d'un régime, mais constitue une entité autonome avec ses propres logiques et inerties.
Les approches dites de transitologie, qui étudient les transitions vers la démocratie, ont tendance à minimiser l'importance des structures étatiques dans les changements de régime. Ces théories, popularisées après les transitions en Amérique latine et en Europe centrale dans les années 1980-1990, se concentrent sur les élites, les partis ou les syndicats, en négligeant les administrations et les acteurs bureaucratiques. En Iran, cette approche est particulièrement inadaptée, car la révolution de 1979 s'est construite sur la mobilisation du secteur public, et la stabilité de la République islamique repose en partie sur l'expansion et la réforme de l'administration. Ignorer ces dynamiques revient à passer à côté des véritables enjeux du pouvoir en Iran.
Les recompositions politiques en Iran s'articulent autour de luttes factionnelles au sein de l'État, notamment pour le contrôle des administrations civiles et militaires. Ces tensions, observées dès 1979, ont façonné la structure de l'État postrévolutionnaire. Les hauts fonctionnaires islamistes, par exemple, ont joué un rôle clé dans la refonte des institutions, tout en étant soumis à des purges et à des remaniements constants. Ces dynamiques montrent que l'État iranien n'est pas un bloc monolithique, mais un ensemble de factions en compétition, dont les alliances et les rivalités influencent les politiques publiques et la stabilité du régime. Ces processus sont documentés dans des travaux récents, comme ceux de Guillaume Beaud et Behnaz Khosravi (2024) ou de Stéphane Dudoignon (2022).
Depuis près d'un demi-siècle, l'État iranien a tissé des liens de dépendance étroits avec la société, ce qui renforce sa résilience face aux crises. Ces relations se manifestent par le contrôle des ressources économiques, l'encadrement des groupes sociaux via des milices comme les Gardiens de la révolution ou le Basij, et la distribution de services publics. Ces mécanismes, analysés par des chercheurs comme Eva Bellin (2012) ou Saeid Golkar (2015), permettent à l'État de maintenir une certaine légitimité, malgré les contestations. Par exemple, les milices d'État jouent un rôle clé dans le maintien de l'ordre et la répression des mouvements sociaux, tout en servant de relais entre le pouvoir et les populations locales. Ces structures illustrent la capacité de l'État iranien à s'adapter et à survivre, même dans des contextes de crise.
Pour comprendre l'État iranien, l'auteur plaide pour une approche sociologique qui intègre à la fois les acteurs institutionnels et les dynamiques sociales. Contrairement aux théories qui réduisent l'État à un simple instrument du pouvoir, cette perspective met en lumière les processus de construction et de légitimation de l'État, ainsi que les interactions entre les bureaucrates, les élites et les groupes sociaux. Des chercheurs comme Pierre Bourdieu (1997) ou des travaux en économie politique ont montré que l'État n'est pas une entité abstraite, mais le produit de rapports de force et de compromis historiques. En Iran, cette approche permet de saisir comment l'État a survécu aux crises, en s'appuyant sur des réseaux de clientélisme, des alliances factionnelles et une administration centralisée.

