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Culture

Quelle est la responsabilité des intellectuels ?

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 5 j

Aujourd’hui, Pierre Ramond nous montre les liens inattendus entre une bibliothèque municipale à Reims, un milliardaire américain, et Georges Orwell..

Bibliothèque et philanthropie

La bibliothèque municipale de Reims, construite dans un style art déco, abrite des manuscrits médiévaux, dont certains remontent à l’époque carolingienne. Son financement a été assuré par la Fondation Carnegie, créée par Andrew Carnegie, un milliardaire américain du début du XXe siècle. Carnegie défendait une théorie selon laquelle les riches ne possèdent pas leur fortune mais en sont les intendants : ils doivent la redistribuer avant leur mort. Cette idée s’inscrit dans une logique de philanthropie, c’est-à-dire l’utilisation de sa richesse pour des causes sociales ou culturelles. Carnegie a notamment financé la construction de bibliothèques dans des villes détruites par la Première Guerre mondiale, comme Reims. Cette démarche illustre comment les élites économiques ont souvent cherché à justifier leurs privilèges par des actions caritatives, un phénomène qui peut aussi s’appliquer aux élites intellectuelles.

Intellectuel et engagement politique

L’affaire Dreyfus, au tournant du XXe siècle, a marqué un tournant dans la définition de l’intellectuel. Émile Zola, par son engagement public en faveur du capitaine Dreyfus, a incarné l’idée que les intellectuels, grâce à leur autorité culturelle (leur capacité à influencer par la pensée, l’écriture ou l’enseignement), ont une responsabilité dans le champ politique. Zola a transporté cette autorité du domaine des idées vers celui de l’action publique, montrant que les intellectuels ne peuvent rester neutres face aux injustices. Cette vision a inspiré une tradition où l’intellectuel est perçu comme un défenseur des valeurs universelles, notamment la justice et la vérité, au-delà des clivages partisans.

Critique du pouvoir et limites

Au XXe siècle, la responsabilité de l’intellectuel s’est souvent réduite à une fonction : la critique du pouvoir. Des figures comme Noam Chomsky, linguiste américain, ont défendu cette posture en affirmant que les intellectuels, grâce à leurs privilèges, doivent « dénoncer les mensonges des gouvernements ». Chomsky considère que cette mission les place au-dessus du pouvoir, comme des gardiens objectifs de la vérité. Cependant, cette vision présente un paradoxe : en se présentant comme extérieurs au système, les intellectuels risquent de se percevoir comme supérieurs au peuple, sans plus de responsabilité que ce dernier. De plus, cette focalisation sur la critique peut conduire à une indifférence aux conséquences de leurs idées. Par exemple, Chomsky a critiqué l’impérialisme américain au Vietnam mais a minimisé les crimes des Khmers rouges au Cambodge, montrant les limites d’une approche purement idéologique.

Exemple d'Orwell : humilité et courage

Georges Orwell, écrivain britannique, propose une alternative à cette vision en insistant sur deux critères pour définir la responsabilité de l’intellectuel : l’humilité et le courage. Dans un essai de 1945 sur le nationalisme, il identifie trois pièges à éviter : l’obsession (ne défendre qu’une seule idée), l’instabilité (changer d’engagement sans cohérence) et l’indifférence à la réalité (défendre son camp plutôt que la vérité). Orwell a appliqué ces principes dans sa vie et son œuvre. Par exemple, il a critiqué le sionisme tout en luttant contre l’antisémitisme, ou dénoncé la répression stalinienne en Espagne malgré son appartenance à la gauche. Ces positions lui ont valu l’ostracisme (l’exclusion) de ses pairs, illustrant le courage nécessaire pour assumer ses idées. Pour Orwell, l’intellectuel doit accepter de remettre en question ses propres convictions et de subir les conséquences de ses choix.

Ce que ça pourrait changer

Eva Illouz, sociologue, résume la responsabilité de l’intellectuel à travers deux critères principaux, inspirés par Orwell. Le premier est l’*humilité* : reconnaître ses privilèges (accès à l’éducation, plateformes de diffusion, etc.) et les limites de sa propre intelligence. Le second est le *courage*, qui implique d’être prêt à subir des conséquences négatives pour ses idées, comme l’exclusion ou l’impopularité. Ces critères s’opposent à une vision purement critique du pouvoir, où l’intellectuel se perçoit comme un *juge objectif* sans lien avec les réalités sociales. Illouz souligne que cette approche exige une remise en question permanente, loin des dogmes et des certitudes, pour éviter de tomber dans les mêmes travers que ceux qu’elle dénonce.

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