Le naturisme, laboratoire des tensions touristiques : comment cohabiter entre vacanciers ?
À Fouesnant (Finistère), sur les dunes de Mousterlin. Wikimédia/Olybrius , CC BY L’ESSENTIEL À Euronat, dans le Médoc, le plus grand centre naturiste d’Europe, il arrive que l’on croise des gens habillés, que l’on surnomme des « textiles ».
Euronat est le plus grand centre naturiste d’Europe, situé dans le Médoc (Gironde, France). Fondé il y a cinquante ans, ce site de 335 hectares sur la côte atlantique est un lieu emblématique où la nudité n’est pas une provocation, mais une philosophie centrée sur le respect de soi, des autres et de la nature. Contrairement à d’autres destinations touristiques, Euronat n’a pas de codes vestimentaires imposés, ce qui en fait un espace de liberté sociale. Cependant, depuis quelques années, des touristes non naturistes, surnommés «textiles», y séjournent, bousculant cette tradition. Cette cohabitation pose une question centrale : comment concilier l’identité historique du lieu avec l’accueil d’un public plus diversifié, tout en préservant l’expérience des habitués ?
Le naturisme ne se réduit pas à l’absence de vêtements, mais repose sur une vision sociale et écologique apparue au XIXe siècle. Des penseurs comme Heinrich Pudor en Allemagne ou des mouvements comme le Lebensreform ont promu l’idée que la nudité favorisait une reconnexion authentique avec la nature et une libération des contraintes de la société industrielle. À Euronat, cette philosophie se traduit par une expérience de vie communautaire où les inégalités sociales, souvent visibles à travers les vêtements, disparaissent. Pourtant, l’arrivée de touristes «textiles» perturbe cette dynamique : pour les naturistes, le corps redevient un objet de regard, tandis que pour les nouveaux venus, la nudité des autres peut créer une dissonance cognitive, les interrogeant sur leur propre place dans ce lieu.
Le sociologue John Urry a théorisé le «tourist gaze» (regard touristique), selon lequel les visiteurs interprètent un lieu à travers leur propre prisme. Cette dynamique est réciproque : les locaux observent les touristes, et les touristes s’observent entre eux. À Euronat, ce phénomène prend une dimension particulière avec l’intra-tourist gaze, c’est-à-dire le regard que les touristes portent sur d’autres touristes. Les naturistes peuvent se sentir observés comme des curiosités, tandis que les «textiles» peuvent être mal à l’aise face à cette liberté nouvelle. Une étude sur des commentaires de clients d’Euronat en 2019 a révélé des tensions : certains naturistes comparent l’expérience à un «zoo», où ils sont jugés, tandis que des «textiles» se sentent exclus, notamment dans des espaces comme les piscines où la nudité est perçue comme imposée.
Le cas d’Euronat n’est pas isolé : de nombreuses destinations touristiques doivent gérer des publics aux attentes opposées. Par exemple, des villages «authentiques» sont envahis par des excursionnistes éphémères, ou des resorts pour couples en lune de miel doivent cohabiter avec des familles en vacances scolaires. Dans tous ces cas, le problème n’est pas la diversité en soi, mais l’absence de règles claires ou de communication adaptée pour encadrer cette cohabitation. À Euronat, certains visiteurs regrettent l’époque où tout le monde était nu, tandis que d’autres apprécient cette mixité, qui permet une découverte progressive du naturisme. La clé réside dans l’équilibre entre préservation de l’identité du lieu et ouverture à de nouveaux publics.
Pour résoudre ces tensions, plusieurs pistes sont envisagées. La première consiste à créer des espaces dédiés, comme des zones 100% naturistes (piscines, plages) pour ceux qui souhaitent vivre pleinement l’expérience sans intrusion. Cette segmentation spatiale est déjà appliquée dans d’autres pays, comme la Croatie ou l’Espagne. Une autre solution est l’éducation et l’information : des ateliers d’introduction au naturisme, des panneaux explicatifs ou des guides de bonnes pratiques pourraient aider à démystifier cette philosophie et faciliter la cohabitation. Enfin, raconter une histoire commune à travers le marketing, les animations ou les récits des visiteurs peut renforcer le sentiment d’appartenance et préserver l’identité du lieu.
Selon le sociologue Jean-Didier Urbain, *«le touriste, c’est toujours l’autre»*, soulignant que chaque visiteur porte un regard sur les autres et subit le leur. Dans un monde où les voyages se démocratisent, les destinations doivent gérer des publics toujours plus variés, aux pratiques et valeurs différentes. Que l’on soit naturiste, «textile», voyageur de luxe ou routard, chacun est à la fois observateur et observé. Pour garantir des séjours de qualité et préserver l’image des lieux, il est essentiel de prendre conscience de ces regards croisés et de veiller à leur alignement. C’est dans cette harmonie des perspectives que réside la pérennité des destinations et le plaisir de tous leurs visiteurs.

