Rendez-vous sur l’autre rive
La « comédie humaine new-yorkaise », avec Raymond Carver davantage que Balzac en figure tutélaire, et que McInerney avait inauguré avec Trente ans et des poussières (1993), nous a donné l’occasion de retraverser les crises historiques du début du XXIe siècle – ici le covid. Le couple de Corrine et Russell Calloway, en cette dernière saison, a vieilli.
L'article présente un extrait d'un roman de Jay McInerney, écrivain américain connu pour ses récits centrés sur la vie new-yorkaise et ses transformations sociales. McInerney s'inscrit dans la tradition de la comédie humaine new-yorkaise, un courant littéraire qui dépeint les mœurs et les évolutions d'une ville en perpétuel mouvement. Cette tradition s'inspire de Raymond Carver, auteur réaliste des années 1980, plutôt que de Balzac, figure du roman historique et social du XIXe siècle. L'extrait proposé fait partie d'une série de romans mettant en scène le couple fictif de Corrine et Russell Calloway, dont les aventures traversent les crises majeures du début du XXIe siècle, comme la pandémie de Covid-19. Ce roman, intitulé Trente ans et des poussières en 1993, sera bientôt disponible en français dans une traduction de Thierry Decottignies aux Éditions de l'Olivier.
L'extrait s'ouvre sur une scène nocturne à New York, où le personnage principal, Russell Calloway, descend d'un taxi devant un restaurant emblématique, l'Odeon, situé sur West Broadway. L'enseigne au néon rouge et blanc, décrite comme un titre de film projeté sur un écran sombre, symbolise pour lui une promesse de plaisirs urbains : rencontres sociales, découvertes culinaires et expériences érotiques. Ce lieu, décrit comme un monument survivant de la ville, incarne pour Russell des décennies de souvenirs accumulés. L'Odeon, ouvert depuis des années, a été le théâtre de moments clés de sa vie : dîners entre amis avant des soirées en boîte, où il observait des mannequins et des célébrités, consommait de la cocaïne dans les toilettes, ou organisait des réunions professionnelles pour séduire des auteurs ou négocier des rachats d'entreprises.
Le personnage est submergé par une vague de nostalgie en revoyant l'enseigne de l'Odeon, un sentiment renforcé par les souvenirs liés à ce lieu. Ces souvenirs s'étendent sur près de quarante ans de vie new-yorkaise et incluent des moments personnels et professionnels. Parmi eux, il évoque des dîners d'affaires où il courtisait des jeunes romanciers, alors considérés comme des célébrités éphémères, présentes à la fois dans les rubriques people et les médias littéraires. Il mentionne également un projet de rachat agressif d'une maison d'édition, avorté en raison du krach boursier de 1987, un événement marquant qui a mis fin à ses ambitions de jeunesse. Plus récemment, il se remémore des déjeuners avec des cadres de Condé Nast, organisés après leur déménagement dans le nouveau World Trade Center, construit lentement sur les cendres des Twin Towers, symboles des attentats du 11 septembre 2001.
Parmi les souvenirs associés à l'Odeon, Russell évoque aussi des soirées en amoureux avec sa femme, Corrine, lorsqu'ils vivaient à proximité dans un loft ancien, caractérisé par des plafonds en tôle embossée et des planchers gondolés. Ces moments intimes contrastent avec les scènes plus frivoles ou professionnelles évoquées précédemment. Le loft, décrit avec des détails concrets, devient un symbole de leur vie commune et de leur ancrage dans la ville. Ces souvenirs illustrent la complexité des relations humaines et l'entrelacement des vies privées et publiques dans un environnement urbain en constante évolution.
L'Odeon, en tant que lieu central de l'extrait, dépasse sa simple fonction de restaurant pour incarner une époque et un mode de vie. Il représente la *ville protéiforme* de New York, capable de se transformer tout en conservant des traces de son passé. L'enseigne au néon, comparée à un titre de film, évoque l'idée d'une narration cinématographique de la vie urbaine, où chaque détail peut devenir un symbole. Pour Russell, ce lieu est une *strate* de son histoire personnelle, un palimpseste où se superposent des couches de souvenirs, de succès et d'échecs. Cette dimension symbolique est renforcée par la mention des *spectres* et des *strates*, termes qui suggèrent à la fois la présence du passé et la persistance de certaines dynamiques sociales.

