Catabase d’une actrice – sur À voix haute de Polina Panassenko
Une buraliste française qui se cache l’œil gauche pour dire son vote Le Pen, un passager de Transsibérien qui réclame « un Poutine dans chaque région » : À voix haute, le roman de Polina Panassenko, relie ces deux aveuglements à travers l’itinéraire d’une jeune actrice entre la France et la Russie. Son enquête sur un aïeul englouti par le Goulag devient un acte de résistance – une voix qui ne force rien, mais refuse de se taire.
Le roman À voix haute de Polina Panassenko, publié en octobre 2026, raconte l’histoire d’une jeune actrice française et russe qui enquête sur son arrière-arrière-grand-père, Ivan Evdokimovitch Rebizov. Ce dernier, emprisonné par le régime stalinien en 1938 dans l’Extrême-Orient russe, a disparu dans le Goulag. Le récit mêle les itinéraires de cette actrice entre la France et la Russie, tout en explorant des thèmes comme l’aveuglement politique et la résistance par la parole. Le titre du roman, À voix haute, souligne l’importance de s’exprimer clairement, sans forcer ni chercher à dominer, mais en refusant le silence face à l’injustice. L’auteure, Polina Panassenko, utilise cette voix comme un outil d’action et de connaissance, plutôt que de pouvoir ou de provocation.
Dans ce roman, le terme actrice ne désigne pas uniquement une comédienne, mais une femme qui incarne une femme d’action. L’héroïne, en suivant des cours d’art dramatique à l’École du Théâtre National de Moscou, décide de partir sur les traces de son ancêtre disparu. Son enquête devient un acte de résistance contre l’oubli et l’oppression, en s’appuyant sur des faits historiques précis, comme la répression stalinienne. Contrairement à une vision superficielle où la parole serait souvent utilisée pour capter l’attention ou provoquer, Panassenko montre une parole tactique : elle n’impose rien, mais cherche à comprendre et à transmettre une vérité. Cette approche s’inspire du concept de tactique développé par le sociologue Michel de Certeau, qui la distingue de la stratégie (liée au pouvoir et à la planification).
Le roman aborde des exemples concrets d’aveuglement politique dans la société contemporaine. L’auteure cite une buraliste française qui se cache l’œil gauche pour voter pour le parti d’extrême droite Le Pen, ainsi qu’un passager du Transsibérien réclamant « un Poutine dans chaque région ». Ces scènes illustrent comment des idées radicales ou des comportements extrêmes peuvent émerger dans des contextes variés, sans nécessairement être liées à une idéologie cohérente. Le récit de Panassenko relie ces phénomènes à l’histoire soviétique, notamment à travers le sort de son ancêtre, victime du stalinisme. L’objectif n’est pas de juger, mais de montrer comment l’oubli et la désinformation peuvent nourrir des dérives politiques, qu’elles soient passées ou présentes.
Le style du roman repose sur une **narration progressive**, où les tribulations de l’héroïne s’intensifient au fil du récit. L’auteure évite les discours grandiloquents ou les provocations gratuites, préférant une écriture **claire et mesurée**. Le titre *À voix haute* joue sur cette nuance : il ne s’agit pas de parler fort pour être entendu, mais de s’exprimer avec précision et authenticité. Le roman alterne entre des scènes de la vie quotidienne de l’actrice et des plongées dans le passé, notamment à travers des archives ou des témoignages. Cette structure permet de lier l’intime au politique, en montrant comment les choix individuels (comme celui de l’héroïne) peuvent avoir un écho collectif. L’absence de recherche de spectacularisation reflète une volonté de donner du sens plutôt que de l’effet.

