En 1945, l’Islande a introduit une fleur sur son sol pour lutter contre l’érosion – des décennies plus tard
En Islande, le lupin d'Alaska garde une diversité génétique étonnante pour une espèce introduite. Les semis humains successifs ont mélangé ses lignées, ce qui rend plus difficile toute tentative de lutte biologique.
En 1885, le lupin d'Alaska (Lupinus nootkatensis) est introduit en Islande comme plante ornementale dans les jardins. Ce n'est qu'en 1945 que son rôle évolue : le Service forestier islandais et le Service de conservation des sols l'utilisent pour lutter contre l'érosion des sols, un problème majeur dans ce pays où les terres sont souvent fragilisées par le vent et les intempéries. Cette fleur violette, originaire d'Amérique du Nord, est alors semée massivement pour stabiliser les terrains. Entre 1986 et 2018, des campagnes officielles de plantation se poursuivent, notamment à Heiðmörk près de Reykjavik, et des semences sont produites localement pour être redistribuées à travers l'île.
En mai 2026, une étude publiée dans Scientific Reports par des chercheurs de l'université de Szczecin (Pologne) révèle une diversité génétique exceptionnelle chez le lupin d'Alaska en Islande. Habituellement, une espèce introduite sur une île voit sa diversité génétique diminuer rapidement en raison de l'effet fondateur : seuls quelques individus initiaux transmettent leurs gènes, réduisant la variété. Pourtant, le lupin islandais a maintenu une richesse génétique élevée, avec 257 marqueurs génétiques différents identifiés sur 33 sites répartis dans tout le pays. Cette particularité s'explique par les semis successifs et massifs, qui ont mélangé des origines génétiques variées, évitant ainsi l'appauvrissement habituel.
La diversité génétique du lupin s'explique en grande partie par l'intervention humaine. Reykjavik, où vivent 64 % des Islandais, a servi de principal point d'entrée pour les semences expédiées d'Amérique du Nord. Le réseau routier a ensuite permis la dispersion des graines vers des zones isolées. Contrairement à ce qu'on observe naturellement, où les plantes proches géographiquement partagent plus de gènes, la proximité en Islande ne garantit pas une forte ressemblance génétique entre lupins. L'éloignement entre deux populations n'explique que 6 % de la variation génétique, ce qui montre que les déplacements liés à l'homme ont brouillé les schémas naturels de répartition des gènes.
Le lupin d'Alaska, initialement planté pour protéger les sols, est devenu une menace écologique. Une seule plante peut produire plus de 2 000 graines par an, dispersées par l'eau, le vent ou les oiseaux. Cette prolifération rend son éradication difficile, car une lutte biologique classique (utilisant des prédateurs ou des pathogènes ciblés) pourrait échouer : la diversité génétique élevée augmente les chances que certains individus soient résistants. De plus, les graines survivent longtemps dans le sol, ce qui complique encore davantage leur élimination. Aujourd'hui, le lupin domine certaines zones, modifiant les écosystèmes locaux.
Face à cette situation, les chercheurs polonais proposent une nouvelle stratégie de gestion. Ils recommandent d'éviter la circulation de terre et de matériel végétal entre les régions, par exemple du sud vers les fjords de l'Ouest, pour limiter la propagation des graines. La priorité devrait être donnée à la protection des landes à mousses encore intactes, qui représentent des écosystèmes fragiles. En revanche, les zones déjà colonisées par le lupin pourraient être laissées de côté, car leur restauration serait trop complexe. Cette approche vise à contenir l'expansion de la plante sans chercher à l'éradiquer totalement, une tâche désormais quasi impossible.

