Comment des crottes de brebis ou du crottin de chevaux sauvages peuvent modifier un paysage
Un bousier *Geotrupes ssp.*, un cheval de Przewalski, un panorama du Causse Méjean. Clémentine Mutillod/Claudia Feh/Juan Sanchez , Fourni par l'auteur L’ESSENTIEL En Europe, les troupeaux d’élevage ont en grande partie remplacé les herbivores sauvages.
En Europe, les paysages autrefois pâturés par des herbivores sauvages comme les aurochs ou les chevaux sauvages ont été largement remplacés par des troupeaux domestiques (brebis, chevaux d'élevage) depuis la sédentarisation humaine. Cette transformation modifie profondément le fonctionnement des écosystèmes, même lorsque les animaux sont élevés en liberté sur de vastes espaces. Par exemple, les pratiques d'élevage (contrôle de la reproduction, alimentation, soins) diffèrent radicalement de celles des animaux sauvages, ce qui influence la biodiversité et les cycles naturels. Une étude récente en Lozère a comparé l'impact de trois types d'herbivores (brebis, chevaux domestiques, chevaux sauvages de Przewalski) sur un même territoire, le Causse Méjean, pour mesurer ces changements.
Le Causse Méjean, en Lozère, est un plateau calcaire culminant à 1 250 mètres où cohabitent depuis 30 ans des chevaux de Przewalski (takhis), des brebis et des chevaux domestiques élevés pour les courses d'endurance. Les takhis sont des chevaux sauvages d'Asie centrale, disparus à l'état sauvage en 1969 puis réintroduits dans les Cévennes en 1993 à partir de 11 individus. Leur gestion autonome, sans apport alimentaire ni soins vétérinaires, contraste avec celle des chevaux domestiques ou des brebis. Cette diversité d'herbivores permet d'étudier leur impact respectif sur la biodiversité, notamment via les bousiers, des insectes coprophages qui recyclent leurs déjections.
Les bousiers sont des coléoptères coprophages qui se nourrissent des déjections des herbivores. Leur activité est essentielle pour les écosystèmes pâturés : ils recyclent les matières fécales en enrichissant le sol en nutriments, rendant ces éléments plus accessibles aux plantes. Certains bousiers pondent leurs œufs directement dans les déjections ou enterrent des morceaux de matière fécale pour leurs larves. Leur présence et leur abondance varient selon le type d'herbivore, car ils sont sensibles à la composition chimique et à la répartition spatiale des déjections. Par exemple, les brebis produisent des crottes moins humides et plus riches en azote, tandis que les chevaux domestiques laissent des crottins plus fibreux et moins nutritifs.
Les déjections des trois types d'herbivores étudiés présentent des caractéristiques distinctes. Les crottes de brebis, issues de ruminants, sont moins humides et contiennent moins de fibres végétales non digérées, mais sont plus riches en azote (10 à 20 % de plus que les crottins de chevaux). Les crottins de chevaux domestiques, en revanche, sont plus fibreux et moins nutritifs pour les bousiers. Les crottins des takhis, bien que proches de ceux des chevaux domestiques, se situent entre ces deux extrêmes. Cette différence s'explique par le microbiome plus diversifié des takhis, lié à leur autonomie alimentaire et sanitaire. Les bousiers, qui extraient principalement la fraction liquide des déjections, trouvent ainsi des ressources plus ou moins adaptées selon l'herbivore.
Malgré des différences dans la composition des déjections, les communautés de bousiers restent globalement similaires entre les trois types de pâturage. Cependant, l'abondance de certaines espèces varie. Par exemple, les déjections des brebis, plus concentrées dans l'espace et le temps (les brebis défèquent après des phases de repos), favorisent des espèces de bousiers qui exportent rapidement les matières fécales. À l'inverse, les takhis, dont les étalons déposent leurs crottins en piles pouvant atteindre un mètre de diamètre, attirent des espèces de bousiers qui pondent directement dans ces amas. Les chevaux domestiques, dont les crottins sont uniformément répartis, abritent une abondance élevée de bousiers, mais leur dégradation des déjections est plus lente.
Les résultats montrent que le type d'herbivore n'affecte pas radicalement la diversité globale des bousiers, mais modifie l'abondance de certaines espèces, ce qui influence le recyclage de la matière organique. Par exemple, les crottes de brebis sont dégradées plus rapidement que les crottins de chevaux domestiques, malgré une abondance moindre de bousiers. Les piles de crottins des takhis favorisent des espèces spécifiques, dont l'activité diffère de celle des bousiers associés aux autres herbivores. Ces variations soulignent l'importance de la gestion des herbivores pour maintenir des fonctions écologiques essentielles, comme le recyclage des nutriments dans les écosystèmes pâturés.
Plutôt que de promouvoir un seul type de pâturage ou une réintroduction massive d'ongulés sauvages, l'étude suggère d'encourager la cohabitation de différents herbivores et de diversifier les modes de gestion. Cette approche permet de préserver la biodiversité, de maintenir des fonctions écologiques clés et de soutenir une production alimentaire locale. Par exemple, la coexistence de brebis, de chevaux domestiques et de *takhis* sur le Causse Méjean illustre comment une gestion variée peut concilier conservation de la nature et activités économiques. Cette diversité favorise également la résilience des écosystèmes face aux changements environnementaux.

