Sabrina Krief, sœur de primates 4/5 : Dans la pharmacie des chimpanzés
Depuis ses débuts en primatologie, Sabrina Krief a consacré sa vie à étudier la vie, le comportement et la culture des chimpanzés en Ouganda. En examinant de manière inédite leur pratique d’automédication, elle a montré que les observer pouvait être utile à la pharmacologie humaine..
Sabrina Krief est une vétérinaire et primatologue française, professeure au Muséum national d'histoire naturelle (MNHN). Spécialiste en écologie comportementale et en zoopharmacognosie, elle étudie depuis plus de 30 ans les chimpanzés en Ouganda, notamment dans le Parc National de Kibale. Son travail consiste à observer comment ces primates utilisent leur environnement pour se soigner, une pratique appelée zoopharmacognosie (l'étude de l'automédication chez les animaux). Ces recherches visent à comprendre si les chimpanzés partagent avec les humains des mécanismes de santé similaires, offrant ainsi des pistes pour la médecine humaine. Sabrina Krief a commencé ses études sur les chimpanzés au Congo avant de se concentrer sur l'Ouganda, où elle a mené des observations de terrain pendant des décennies.
Les chimpanzés de la zone de Sebitoli (Parc National de Kibale, Ouganda) utilisent des plantes, des insectes, des terres et des mélanges pour se soigner. Sabrina Krief a observé qu'ils consomment des substances spécifiques pour traiter des problèmes de santé comme le paludisme, les infections ou les troubles digestifs. Par exemple, ils mâchent des feuilles ou ingèrent des écorces aux propriétés thérapeutiques. Ces pratiques montrent une connaissance raffinée de leur environnement et une capacité à transmettre ces savoirs aux jeunes individus. Une plante comme l'Acanthus arborescens (aux propriétés psychoactives) a été identifiée grâce à un mâle alpha nommé Elliott, âgé de 45 ans. Ces observations remettent en question l'idée que l'automédication serait une capacité exclusive aux humains.
En analysant les plantes consommées par les chimpanzés, Sabrina Krief a identifié des molécules aux propriétés thérapeutiques en laboratoire. Parmi elles, la triciribine, une substance plus active que la chloroquine (un antipaludéen classique), et des saponosides, connus pour leurs propriétés anti-cancéreuses. Ces découvertes ont marqué un tournant dans sa carrière et renforcé sa réputation. Elles illustrent comment l'étude des chimpanzés peut inspirer des avancées médicales pour l'humain, notamment dans la lutte contre les maladies infectieuses, chroniques ou le cancer. Ces travaux s'inscrivent dans un champ émergent où la nature sert de source d'inspiration pour la science.
Les recherches de Sabrina Krief révèlent une proximité insoupçonnée entre les chimpanzés et les humains, non seulement dans leur ADN, mais aussi dans leurs pratiques de santé, leurs interactions sociales et leurs émotions. Elle souligne que ces primates pourraient servir de guide pour l'avenir de la médecine, en offrant des modèles pour comprendre des maladies comme le cancer ou les infections. Cependant, cette proximité s'accompagne d'une préoccupation : les menaces qui pèsent sur leur habitat (déforestation, braconnage) risquent de réduire leur capacité à transmettre ces savoirs ancestraux. Sabrina Krief insiste sur l'urgence de protéger ces écosystèmes pour préserver ces connaissances.
Malgré l'importance de ses découvertes, Sabrina Krief alerte sur la **détérioration des conditions de vie** des chimpanzés en Ouganda et au Congo. La **déforestation**, le **braconnage** et les activités humaines perturbent leur habitat naturel, mettant en péril leur survie et la transmission de leurs savoirs médicaux. Ces menaces soulignent l'urgence de protéger ces écosystèmes, non seulement pour la biodiversité, mais aussi pour l'avancée des connaissances scientifiques. Les travaux de Sabrina Krief rappellent que la préservation des chimpanzés est aussi une question de santé publique, car leurs pratiques pourraient inspirer des solutions médicales pour l'humanité.

