«On peut parler de tropicalisation de certaines zones, comme la Méditerranée» : les canicules marines mettent les océans à rude épreuve
Depuis le début de l’été, les canicules marines ont fait leur retour en Méditerranée, où elles sont particulièrement sévères, ainsi que sur le littoral Atlantique. Quelles sont leurs conséquences sur les océans ? On fait le point avec Sabrina Speich, océanographe et climatologue..
En août 2026, la mer Méditerranée a atteint 30°C par endroits, soit trois à quatre degrés de plus que les normales saisonnières. Ces températures exceptionnelles s’expliquent par des anticyclones persistants et un manque de vent, réduisant le mélange entre eaux de surface et eaux profondes plus froides. Les vagues de chaleur marine ont doublé depuis les années 1980, selon le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Ces épisodes sont désormais plus intenses, plus fréquents et plus longs qu’auparavant, en raison d’un climat global déjà réchauffé. Sabrina Speich, océanographe à l’École normale supérieure de Paris, souligne que ces canicules surviennent dans un contexte où les températures de base sont déjà plus élevées qu’à l’ère préindustrielle.
Une canicule marine est définie comme une période d’au moins cinq jours consécutifs où la température de l’eau dépasse les valeurs les plus chaudes habituellement enregistrées à cette saison et à cet endroit, soit un seuil qui ne se produit normalement qu’une année sur dix. Par exemple, 18°C peuvent constituer une canicule en Bretagne au printemps, alors que 25°C restent normaux en Méditerranée en août. Le vent joue un rôle clé : il mélange les eaux de surface avec celles des profondeurs, limitant le réchauffement. Sans vent, l’eau de surface stocke la chaleur plus longtemps, car il faut lui retirer beaucoup d’énergie pour qu’elle perde 1°C. Les anticyclones, comme celui observé en août 2026 sur la France et l’Espagne, favorisent ces conditions en réduisant la couverture nuageuse et en limitant les mouvements d’air.
Les canicules marines provoquent une surmortalité massive d’organismes fixes comme les coraux rouges, les éponges ou les gorgones en Méditerranée. Les espèces mobiles, comme les poissons, migrent vers des zones plus fraîches, mais certaines, comme les coquillages et huîtres cultivés, ne peuvent pas se déplacer. Ces organismes souffrent d’un manque d’oxygène dans une eau plus chaude, ce qui peut entraîner leur mort. En Méditerranée, des épisodes de surmortalité ont été observés en 1999, 2003, puis entre 2015 et 2019, et à nouveau en 2024 et 2025 près de l’Espagne, de l’Italie et de la Grèce. Le réchauffement favorise aussi l’arrivée d’espèces exotiques, comme le poisson-lapin ou le poisson-lion, venues de la mer Rouge via le canal de Suez, qui concurrencent les espèces locales.
Le réchauffement des eaux méditerranéennes entraîne une tropicalisation de certaines zones, c’est-à-dire l’installation d’espèces typiques des régions tropicales. Des poissons comme les barracudas, les poissons-globes ou les poissons-flûtes remontent vers le nord, tandis que des algues exotiques colonisent de nouveaux territoires. Le front d’invasion se situe actuellement autour de la Sicile et de la Tunisie, mais il progresse : le poisson-lion pourrait atteindre la Côte d’Azur d’ici 2030. Le poisson-lapin, herbivore vorace, entre en compétition avec les espèces locales pour la nourriture. Cette transformation des écosystèmes menace l’équilibre naturel et la biodiversité méditerranéenne.
Si l’océan Atlantique ne dépasse pas aussi rapidement les 30°C que la Méditerranée, des canicules marines y sont désormais observées chaque été depuis 2023, notamment dans le golfe de Gascogne et la mer Celtique. Ces zones, habituellement protégées par des vents plus fréquents, subissent désormais des vagues de chaleur en raison de l’affaiblissement de ces courants d’air. La Méditerranée, en revanche, est un espace semi-fermé où les espèces ont moins de possibilités de fuir la chaleur. Les poissons dépendent aussi de courants marins riches en nutriments pour trouver leur nourriture, ce qui limite leurs déplacements. Une eau trop acide ou trop chaude réduit encore leurs chances de survie.
Les océans jouent un rôle majeur dans la régulation du climat en absorbant environ un quart du CO2 (dioxyde de carbone) émis par les activités humaines. Ils stockent ce gaz en profondeur, où il n’est plus en contact avec l’atmosphère. Cependant, les canicules marines perturbent ce mécanisme. En l’absence de vent, le CO2 reste en surface et n’est pas transporté vers les fonds marins. Si le réchauffement s’accentue, les courants océaniques pourraient se stratifier, c’est-à-dire se séparer en couches d’eau de températures différentes, limitant encore davantage le mélange et le stockage du CO2. Pour l’instant, les océans absorbent toujours plus de CO2 en quantité absolue, mais leur efficacité relative, soit la part des émissions qu’ils captent, ne progresse pas.
Pour mieux comprendre et anticiper les canicules marines, Sabrina Speich souligne l’urgence de financer davantage la recherche publique, notamment pour les missions océanographiques et les bouées de mesure. Elle critique le manque d’investissements dans ces domaines, qualifiant cette situation de « non-assistance à des populations en danger ». Les scientifiques insistent sur la nécessité de réduire drastiquement les émissions de **gaz à effet de serre** et de mener une transition énergétique et agricole. Les gouvernements sont appelés à agir concrètement, car les événements extrêmes, comme les canicules marines, frappent déjà les sociétés et les écosystèmes. La lutte contre la déforestation et la promotion de pratiques durables sont également essentielles pour préserver les océans et leur rôle dans la régulation du climat.

