«Wonderful Joe»: parade glorieuse sur l’allée des histoires effacées
Ronnie Burkett fait défiler une galerie de personnages colorés pour raconter la mort d’un quartier populaire..
Le spectacle Wonderful Joe est une création du marionnettiste canadien Ronnie Burkett, reconnu internationalement pour son travail. Né au Manitoba et établi à Toronto, Burkett a remporté plusieurs prix prestigieux, dont le prix Siminovitch en 1996 et le Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle en 2001. Ce spectacle marque une évolution dans son style, moins humoristique que ses précédentes productions comme Little Willy ou Little Dickens, mais tout aussi poignant. La pièce aborde un sujet d'actualité : l'embourgeoisement des quartiers urbains, où l'histoire locale est effacée au profit de constructions de luxe. Le spectacle est présenté au théâtre Centaur à Montréal jusqu'au 1er novembre.
Le personnage central de la pièce est Joe, un homme âgé contraint de quitter son appartement après des décennies de vie dans un quartier en pleine transformation. Malgré les difficultés et les revirements cruels de son existence, Joe conserve une qualité rare : son émerveillement constant face au monde. Ce trait de caractère le rend merveilleux aux yeux du public. Accompagné de son chien, il entreprend un dernier tour d'adieu dans son quartier, rencontrant des habitants aux parcours et aux destins variés. Parmi eux figurent des membres de la communauté LGBTQ+, une vieille dame organisant une troupe de théâtre amateur, des figures emblématiques comme le père Noël, Jésus ou une personnification de la mère Nature, ainsi qu'une jeune fugueuse d'un quartier aisé. Joe transmet à cette dernière sa foi en la magie et en la beauté de l'existence humaine, quelle que soit sa forme.
Le spectacle explore le phénomène de la gentrification, un processus où des quartiers populaires, souvent historiques, sont progressivement transformés en zones résidentielles ou commerciales pour une population plus aisée. Ce phénomène entraîne l'éviction des habitants d'origine, la disparition des commerces locaux et la perte des repères culturels. Dans Wonderful Joe, cette dynamique est illustrée par le départ forcé de Joe de son logement, symbolisant le déracinement des résidents face à l'avancée du béton et des immeubles de luxe. Le spectacle met en lumière les conséquences humaines de ce processus, souvent réduit à un débat économique ou urbanistique.
La structure narrative de Wonderful Joe suit une progression où l'humour, caractéristique du style de Burkett, cède progressivement la place à une tonalité plus tragique. L'ironie, les jeux de mots et une certaine grivoiserie restent présents, mais ils s'estompent au profit d'une réflexion plus profonde sur la perte, le deuil et l'oubli. Le spectacle est mis en scène et interprété par Burkett lui-même, qui utilise un chevalet à deux niveaux pour représenter les murs tagués d'un quartier condamné. Les marionnettes, d'une grande finesse, acquièrent une humanité remarquable grâce à des détails comme l'inclinaison d'un visage ou un geste subtil. Cette virtuosité technique souligne la sensibilité et le brio de l'artiste.
Le public de *Wonderful Joe* est invité à suivre Joe dans son dernier parcours à travers un quartier en mutation, découvrant des personnages aux histoires singulières. Le spectacle s'adresse à un public adulte et curieux, capable d'apprécier à la fois l'humour et la mélancolie qui s'entremêlent. Bien que moins loufoque que certaines œuvres précédentes de Burkett, la pièce est saluée pour sa capacité à transmettre une émotion forte et une réflexion sur la condition humaine. Le spectacle est produit par la *Ronnie Burkett Theatre of Marionettes* et est joué au théâtre Centaur à Montréal jusqu'au 1er novembre, offrant une expérience théâtrale unique mêlant marionnettes, humour et profondeur.

