Avoir raison avec... Niki de Saint Phalle 1/5 : La naissance d'une artiste
En 1952, alors qu’elle n'a que 21 ans, Niki de Saint Phalle décide de quitter les États-Unis pour s’installer en France. C’est ici, qu’en à peine dix ans, cette jeune Franco-américaine s'adonnant à la peinture et à la sculpture va devenir une artiste reconnue internationalement..
Niki de Saint Phalle, de son vrai nom Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, naît en 1930 à New York dans une famille bourgeoise et stricte. Son enfance est perturbée par un traumatisme majeur : à 11 ans, elle subit un viol incestueux commis par son père. Cet événement, qu’elle gardera secret pendant des années, influencera profondément son œuvre future, mêlant joie et violence. Elle grandit dans un milieu où les apparences sociales priment sur l’authenticité, ce qu’elle résumera plus tard par cette phrase : « J’ai fait la révolte parce que je suis née dans le faux milieu ». Ce contexte familial oppressant et les normes rigides de l’époque (années 1930-1940) contrastent avec l’énergie créative et rebelle qui caractérisera sa vie d’adulte.
En 1952, à 21 ans, Niki de Saint Phalle quitte les États-Unis pour s’installer en France avec son premier mari, Harry Mathews, et leur fille. Ce départ s’explique par un double rejet : celui de l’atmosphère étouffante de la société américaine sous l’ère du maccarthysme (période de paranoïa anticommuniste intense aux États-Unis) et celui de son milieu familial. Arrivée en France, elle traverse une crise personnelle profonde, marquée par des angoisses et des pensées suicidaires liées à son couple et à son passé. Cette période sombre culmine par un internement psychiatrique de six semaines, où elle subit des électrochocs. C’est durant cet épisode qu’elle découvre sa vocation artistique : « C’est lors de cet internement où elle subira des électrochocs qu’elle a une révélation : elle veut devenir artiste. »
Après sa révélation, Niki de Saint Phalle se tourne vers la peinture, adoptant d’abord un style traditionnel influencé par des artistes comme Jansen et Matisse. Elle se forme de manière autodidacte, notamment en voyageant à travers l’Europe pour étudier l’art médiéval et les cathédrales. En 1955, une visite du parc Güell à Barcelone, conçu par l’architecte Antoni Gaudí, marque un tournant : elle y découvre la couleur, la joie et le caractère ludique qu’elle recherche dans l’art. Cette expérience l’encourage à explorer des formes plus personnelles et expressives. À cette époque, elle commence à intégrer des objets du quotidien dans ses toiles, une technique appelée « combine painting », qui consiste à assembler des éléments réels (cailloux, grains de café, baigneurs en plastique) pour créer des œuvres hybrides entre peinture et sculpture.
En 1959, une remarque cinglante de l’artiste Joan Mitchell lors d’un dîner change sa perception de son propre travail. Mitchell lui lance : « Toi, tu es une de ces femmes d’écrivain qui fait de la peinture », sous-entendant que son art manque d’ambition ou d’originalité. Cette phrase, perçue comme une provocation, pousse Niki de Saint Phalle à radicaliser son approche artistique. Elle commence à incorporer des objets plus provocants dans ses œuvres, comme des pistolets ou des lames de rasoir, s’inspirant des mouvements artistiques contemporains qui intègrent le réel dans l’art, comme ceux de Jean Tinguely. Cette période marque le début de son évolution vers des créations plus audacieuses, où se mêlent jeu et politique, et où elle affirme sa place dans un milieu artistique encore très masculin.
En seulement dix ans, entre 1952 et 1962, Niki de Saint Phalle passe du statut de jeune femme en crise à celui d’artiste reconnue internationalement. Son parcours illustre une transformation personnelle et créative remarquable, où l’art devient à la fois un exutoire et une arme contre les traumatismes de son enfance et les contraintes sociales. Cette ascension s’appuie sur une formation autodidacte, des rencontres artistiques clés (comme celle avec Jean Tinguely) et une capacité à transformer la douleur en énergie créative. Dès les années 1960, elle se fera connaître pour ses *Nanas* (sculptures colorées de femmes joyeuses et voluptueuses), ses *Tirs* (performances où elle tire à la carabine sur des poches de peinture), et ses projets monumentaux comme le *Jardin des Tarots* en Toscane ou la *fontaine Stravinsky* à Paris. Son œuvre, à la fois *politique* et *ludique*, incarnera une nouvelle forme de féminisme artistique.

