«On ne sera jamais 100% indépendants» : pourquoi la «souveraineté numérique» promise grâce aux data centers est un mirage
Au nom de la «souveraineté numérique», les centres de données se multiplient en France. Mais peut-on parler de souveraineté quand la plupart de ces infrastructures sont gérées par des entreprises étrangères ou que les matériaux nécessaires à leur fonctionnement font le tour du monde ? On fait le point..
En France, la construction de data centers (centres de données) s’accélère, portés par un discours politique mettant en avant la souveraineté numérique. Ces infrastructures, essentielles pour stocker et traiter les données, sont présentées comme un moyen de renforcer l’autonomie du pays face aux puissances étrangères. Par exemple, en août 2025, un projet de data center Microsoft à Petit-Landau (Haut-Rhin) a été validé par les autorités locales, qui y voient un outil pour atteindre cet objectif. Pourtant, ces centres sont majoritairement détenus ou exploités par des entreprises américaines comme Microsoft, Google ou Amazon Web Services (AWS), qui dominent le marché européen. Sur les 15 gigawatts (GW) d’électricité consommés par ces infrastructures en Europe, seulement 1,4 GW l’est par des acteurs européens. Cette dépendance soulève des questions sur la réelle capacité de la France à maîtriser ses données.
La souveraineté numérique désigne la capacité d’un État à contrôler ses infrastructures, ses données et ses ressources technologiques, afin de réduire sa dépendance vis-à-vis d’autres nations. Cependant, ce concept est souvent utilisé de manière ambiguë. Alexandra Lutz, de l’association Data for Good, souligne que la présence de data centers étrangers en France, même si leurs serveurs y sont physiquement installés, ne garantit pas une véritable souveraineté. Par exemple, les entreprises américaines peuvent être contraintes par le Cloud Act de 2018, une loi leur permettant d’accéder à des données stockées à l’étranger si elles sont sous leur juridiction. Ainsi, même localisées en France, les données hébergées par des acteurs comme Microsoft restent soumises à des lois étrangères.
Les grands projets de data centers en France, comme le Campus IA de Fouju en Seine-et-Marne, reposent en grande partie sur des financements étrangers. Selon une enquête de l’Observatoire des multinationales, 70 % du capital du futur plus grand data center d’Europe sera détenu par un fonds émirati (MGX) et un éditeur de logiciels américain (Nvidia). Mistral AI, une entreprise française d’intelligence artificielle, compte parmi ses actionnaires des groupes sud-coréens (Samsung) et américains. Ces exemples illustrent une dépendance structurelle aux capitaux internationaux, rendant illusoire l’idée d’une autonomie totale. Tom, du collectif StopMicro, rappelle que « le numérique ne peut pas exister en dehors d’un système mondialisé ».
Pour fonctionner, un data center a besoin de semi-conducteurs (puces électroniques) qui dépendent d’une chaîne de production globale. Les matières premières comme le cuivre, le cobalt, le tantale ou le silicium proviennent d’Asie, d’Afrique ou des Amériques. La fabrication des puces les plus avancées est concentrée à Taïwan et en Corée du Sud, avec des étapes réparties entre l’Europe, les États-Unis et l’Asie. Selon l’Association européenne des semi-conducteurs (Esia), une puce électronique parcourt en moyenne deux fois et demie le tour du monde et franchit 80 frontières avant d’être opérationnelle. Aucun pays ne peut donc maîtriser seul l’ensemble de cette chaîne, ce qui rend illusoire l’idée d’une souveraineté numérique totale.
En novembre 2025, la Commission européenne a proposé un paquet législatif appelé omnibus, visant à simplifier certaines lois sur la régulation numérique et à faciliter l’utilisation des données personnelles par les entreprises. Ce texte, encore en discussion, suscite des interrogations. Alexandra Lutz de Data for Good souligne l’incohérence entre l’objectif affiché de relocaliser les données pour mieux les contrôler et la suppression de réglementations protectrices. Par ailleurs, les lois extraterritoriales américaines, comme le Cloud Act, permettent aux autorités des États-Unis d’accéder à des données stockées en France si elles sont gérées par une entreprise américaine. Ces mécanismes juridiques affaiblissent la protection des données européennes.
Face à ces constats, des pistes sont proposées pour avancer vers une souveraineté numérique plus réaliste. Un rapport parlementaire rendu en juillet 2025 suggère de suspendre l’installation de *data centers* détenus par des entreprises extra-européennes et de protéger les données sensibles, comme celles de santé, des lois étrangères. Cyrielle Châtelain, députée écologiste et rapporteure de ce rapport, estime qu’il est impossible d’atteindre une indépendance totale, mais qu’une réduction de la dépendance aux acteurs américains et une relocalisation des données dans des centres européens plus petits et moins énergivores constitueraient un premier pas. Des entreprises françaises comme OVHcloud ou Scaleway défendent déjà cette approche. Le rapport insiste aussi sur la nécessité de revoir les usages du numérique, notamment en limitant le recours à l’intelligence artificielle.

