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Philosophie

La fiction comme enquête

La Vie des Idées · mis à jour 6 oct.

Le film d'Emmanuel Marre parvient à restituer, non pas l'intériorité inaccessible d'un homme sous Vichy, mais les conditions concrètes dans lesquelles il a agi, ainsi que les effets politiques de ses actes..

Fiction et enquête historique

Le film Notre salut d'Emmanuel Marre illustre comment la fiction peut servir d'outil d'enquête historique, au même titre que les méthodes traditionnelles des historiens. Contrairement à une narration historique classique, qui repose sur des sources écrites et des analyses, le cinéma permet de restituer la texture concrète des interactions humaines, comme les gestes, les échanges ou les rapports hiérarchiques. Cette approche s'inspire de l'archéologie expérimentale, une méthode qui reconstitue des conditions passées pour en explorer les possibilités, sans prétendre reproduire le passé tel qu'il fut. Le film utilise l'improvisation des acteurs dans des décors et costumes reconstitués à partir de documents d'archives, afin de faire émerger des situations historiquement plausibles. Cette méthode met en lumière des aspects rarement capturés par les archives écrites, comme les ajustements administratifs ou les hésitations individuelles face à un ordre politique.

Henri Marre, figure de Vichy

Le film retrace le parcours d'Henri Marre, arrière-grand-père du réalisateur, qui fut inspecteur provincial au bureau de Limoges du Commissariat à la lutte contre le chômage (CLC) en zone sud sous le régime de Vichy. Ce commissariat, créé en 1940, avait pour mission de gérer le chômage et d'exclure les étrangers du marché du travail. Le récit s'appuie sur des archives précises : la correspondance d'Henri Marre, des documents administratifs du CLC et des archives d'Henri Maux, commissaire adjoint du CLC. Le film met en scène la transformation progressive de l'administration française sous Vichy, notamment à travers des détails comme l'effacement par une secrétaire de la mention République française au profit de État français sur un papier à en-tête. Ces gestes administratifs, apparemment anodins, symbolisent l'adaptation des individus à un nouveau régime politique.

Hétérogénéité du régime de Vichy

Le régime de Vichy, souvent perçu comme un bloc homogène, était en réalité une alliance complexe entre différents groupes : conservateurs traditionalistes, catholiques, anciens combattants, techniciens et modernistes. Cette diversité est soulignée par l'historien Robert Paxton dans son ouvrage La France de Vichy (1973), qui montre que Vichy a offert à ces groupes des opportunités de restaurer un ordre social ou de moderniser l'État. Henri Marre incarne cette complexité : son attachement à un ordre moral se combine avec une confiance dans la rationalisation technique et administrative. Le film illustre comment ces aspirations contradictoires ont pu coexister dans l'engagement au service de l'État français, notamment à travers le langage de l'efficacité et de la compétence, qui devient une grammaire politique opératoire.

Modernisme et réaction politique

Le film explore le concept de modernisme réactionnaire, forgé par l'historien Jeffrey Herf, qui désigne l'association entre un enthousiasme pour la modernisation technique et un rejet des valeurs des Lumières, de la démocratie libérale et des institutions démocratiques. Henri Marre incarne cette tendance : son engagement au service de Vichy s'appuie sur des compétences techniques et une foi dans l'efficacité administrative, tout en servant un régime autoritaire. Cette approche n'est pas un archaïsme, mais une forme de réaction politique qui parle le langage de l'innovation et de la performance. Le film suggère que cette articulation entre modernité technique et réaction politique trouve des échos contemporains dans certains régimes techno-autoritaires, où la critique des institutions démocratiques s'accompagne d'une promesse d'administration plus performante par des élites techniques.

Administration et antisémitisme

Le film montre comment l'administration française sous Vichy a intégré des mesures antisémites dans ses procédures ordinaires. Par exemple, un subordonné d'Henri Marre se voit demander de remplir avec précision des fiches individuelles pour les travailleurs étrangers, notamment pour identifier ceux d'origine juive. Ces fiches, initialement destinées à gérer la main-d'œuvre, deviennent des outils de ségrégation et de persécution. Cette scène illustre comment une catégorie raciale, définie par une fiction juridique (la race juive), est transformée en un fait administratif opérationnel. Les travaux de l'historien Marc-Olivier Baruch et de Tal Bruttmann ont montré que l'antisémitisme est devenu une norme administrative, intégrée aux tâches routinières des services publics. Le film souligne que la précision administrative, loin d'être neutre, peut renforcer l'efficacité de la persécution.

Ce que ça pourrait changer

Après la Libération, de nombreux techniciens de Vichy ont invoqué la *neutralité technocratique* pour se défendre, affirmant que leur travail était purement technique et non politique. Cette défense a été ébranlée par la découverte en 1991 des 60 000 fiches du *fichier juif*, conservées par l'administration des anciens combattants. Ces fiches, utilisées pour identifier et persécuter les Juifs, ont révélé que les dispositifs administratifs conçus sous Vichy pouvaient servir des fins répressives. Une commission présidée par René Rémond a été créée en 1996 pour étudier ce système, suivie d'une mission confiée par l'Insee en 2000. Ces enquêtes ont montré qu'il est impossible de dissocier les intentions des techniciens, les propriétés des instruments qu'ils conçoivent et les usages que l'État peut en faire. Le film *Notre salut* illustre cette imbrication entre compétence technique et violence idéologique.

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