«Mon avenir est dans l'UE»: les jeunes Ukrainiens accueillis en Europe ne veulent plus rentrer chez eux
Des milliers d'enfants qui vivaient en institution en Ukraine ont été déplacés dans l'Union européenne au début de l'invasion russe. Aujourd'hui, Kiev souhaite leur retour, mais beaucoup s'y opposent..
En février 2022, au début de l’invasion russe à grande échelle en Ukraine, des milliers d’enfants ukrainiens, principalement des orphelins ou retirés à leurs parents, ont été évacués vers l’étranger. Ce déplacement était initialement présenté comme temporaire, mais il s’est prolongé dans le temps. Parmi eux, plus de 1 500 enfants vivent encore en Europe en septembre 2026, notamment en Italie. Certains, comme Denys, un adolescent de 15 ans accueilli dans un village des Alpes italiennes, ont fini par s’attacher à leur nouvelle vie et ne souhaitent plus rentrer en Ukraine. Denys a quitté son orphelinat de Berdiansk, dans l’est du pays, en bus de nuit avec une centaine d’autres enfants. Il a progressivement intégré sa nouvelle école, s’est fait des amis et a découvert un mode de vie différent, sans les frappes aériennes ni la pauvreté qui caractérisent la vie en Ukraine en temps de guerre.
Pour Denys et d’autres jeunes Ukrainiens, l’intégration dans leur pays d’accueil a été progressive et a conduit à un changement de perspective sur leur avenir. Denys explique avoir réalisé qu’il existait une autre façon de vivre, plus stable et offrant de meilleures perspectives, notamment grâce à la sécurité et aux opportunités offertes par l’Union européenne (UE). Cette prise de conscience s’est accompagnée d’un attachement émotionnel à leur famille d’accueil et à leur nouveau pays. Certains jeunes, comme Denys, ont même saisi la justice pour obtenir le droit de rester auprès de leur famille d’accueil plutôt que de retourner en Ukraine. Cette situation illustre un dilemme complexe : entre le désir de stabilité et de sécurité, et les liens familiaux ou culturels qui les unissent à leur pays d’origine.
L’Ukraine fait face à une crise démographique majeure, aggravée par la guerre. Son taux de natalité a fortement chuté, et le pays doit aussi composer avec la disparition d’enfants déplacés de force par la Russie dans les territoires occupés. Dans ce contexte, le refus de certains mineurs de rentrer en Ukraine suscite des débats. En avril 2026, un cas a particulièrement marqué les esprits : un garçon de 15 ans a été légalement adopté par sa famille d’accueil italienne, alors que ses parents et sœurs restés en Ukraine souhaitaient son retour. Cette situation a mis en lumière les tensions entre les impératifs démographiques ukrainiens et les droits des enfants à choisir leur avenir.
Yuliya Donnichenko, une Ukrainienne vivant en Italie et ayant supervisé le rapatriement de nombreux orphelins, souligne que certains couples sans enfant profitent de la situation pour contourner les règles d’adoption internationale. Elle explique que, malgré les bonnes intentions des familles d’accueil, ces adoptions mettent en péril une situation déjà fragile. Selon elle, ces familles ne mesurent pas toujours les conséquences de leurs actes sur les enfants et leur famille biologique. En effet, l’adoption d’un enfant ukrainien par une famille italienne, alors que ses parents biologiques souhaitent son retour, crée des conflits juridiques et émotionnels complexes.
Evelina, une jeune Ukrainienne de 18 ans, a passé près de deux ans dans une famille d’accueil sicilienne avant de revenir en Ukraine. À son retour, ses parents adoptifs italiens lui ont confisqué son téléphone pendant plus d’un an pour l’empêcher de rester en contact avec sa mère d’accueil. Elle décrit une période de grande souffrance : confinée à la maison, elle ne quittait sa chambre que pour un cours d’anglais par semaine ou pour aller à l’église le dimanche. Elle se sentait déprimée et ne comprenait pas les raisons de son retour forcé. Aujourd’hui, Evelina souhaite quitter l’Ukraine pour retourner dans l’Union européenne, illustrant ainsi le traumatisme et la difficulté d’adaptation que peuvent vivre ces jeunes.
Diego Mosca, qui a encadré un groupe d’orphelins ukrainiens en Italie, compare le sort de ces enfants à une balle de tennis ballottée entre deux camps : ceux qui défendent leur rapatriement et ceux qui souhaitent leur permettre de rester en Europe. Il souligne que cette situation a profondément traumatisé ces jeunes et laissera des séquelles psychologiques durables. Selon lui, apporter un soutien psychologique aux enfants revenus en Ukraine devrait être une priorité absolue, plutôt que de répondre à des impératifs démographiques ou politiques. Cette approche met en lumière l’importance de prendre en compte le bien-être mental de ces enfants, souvent négligé dans les débats.

