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Philosophie

Qui soupçonnerait les enfants ? – sur N’efface pas mes cercles d’Emma Marsantes

AOC Media · mis à jour 29 sept.

« L'inceste consiste à ne pas en parler. » Contre ce silence qui fait de la victime une coupable, Emma Marsantes remonte le fil d'une lignée bourgeoise, de 1907 à 1980, pour montrer que le viol de Mia par son frère procède d'un ordre patriarcal tout entier : point d'honneur des pères, virilité guerrière, folie des femmes traitée au lithium.

L'inceste et le silence

L'article aborde le roman N’efface pas mes cercles d'Emma Marsantes, qui explore le thème de l'inceste à travers l'histoire de Mia, une jeune fille de treize ans victime d'abus de la part de son frère en 1976. Le roman met en lumière un phénomène social souvent ignoré : l'inceste est un crime qui repose en grande partie sur le silence. Selon l'auteure, « l’inceste consiste à ne pas en parler », ce qui transforme la victime en coupable aux yeux de la société. Dans le récit, la grand-mère de Mia découvre la scène d'abus, mais la mère de Mia craint que sa fille soit jugée responsable plutôt que victime. Ce silence n'est pas seulement familial, mais aussi sociétal, comme le souligne Marsantes : « J’énonce, je raconte, je me répète, personne ne me conseille de porter plainte ». Le roman montre ainsi comment la culpabilité est souvent attribuée à la victime plutôt qu'à l'agresseur.

Un système patriarcal

Emma Marsantes ne se contente pas de raconter l'histoire de Mia : elle remonte le fil d'une lignée bourgeoise de 1907 à 1980 pour montrer que l'inceste est le produit d'un système patriarcal. Le roman commence précisément le 7 septembre 1907, jour de naissance de Bertrand, dans une famille bourgeoise. Marsantes décrit comment les valeurs de cette société, comme l'honneur des pères, la virilité guerrière et la folie des femmes traitée au lithium, contribuent à perpétuer ces abus. L'inceste entre frère et sœur n'est pas un acte isolé, mais le résultat d'un ordre social où les hommes dominent et où les femmes sont souvent réduites au silence. Le roman illustre ainsi comment ces structures de pouvoir se transmettent de génération en génération.

La langue du roman

Le roman N’efface pas mes cercles se distingue par sa langue à la fois pittoresque et frontale. Marsantes utilise un style direct et sans fard pour décrire les scènes, comme celle du mariage de ses parents en 1907, où elle évoque avec humour et précision l'ambiance des réceptions bourgeoises : « Les premiers arrivants, à peine leurs véhicules garés, avalent l’une sur l’autre trois coupes de champagne et s’arrachent les amuse-gueules ». Cette langue frontale sert à transmettre l'horreur des situations décrites sans édulcorer la réalité. Cependant, malgré cette écriture puissante, le roman souligne que l'acte d'écrire ne libère pas la victime de son traumatisme, mais empêche simplement que son histoire soit effacée ou ignorée.

Mia et Emma Marsantes

Dans le roman, Mia n'est pas seulement un personnage fictif : elle est le double d'Emma Marsantes, une extension de son propre vécu. Cette identification entre l'auteure et son personnage permet de donner une dimension autobiographique au récit. Marsantes explique que sa mère, comme celle de Mia, a choisi de ne pas porter plainte par crainte que sa fille soit jugée coupable. Le roman devient ainsi un témoignage personnel, où l'auteure dénonce non seulement l'inceste, mais aussi l'omerta qui l'entoure. En racontant cette histoire, Marsantes cherche à briser le silence et à rendre visible ce crime souvent invisible, tout en reconnaissant que l'écriture ne suffit pas à guérir les blessures.

Ce que ça pourrait changer

Le roman d'Emma Marsantes se déroule dans un milieu bourgeois, où les valeurs traditionnelles et le respect de l'ordre familial jouent un rôle central. La famille de Bertrand, né en 1907, incarne ces normes rigides : l'honneur des pères, la virilité guerrière et la médicalisation de la folie féminine (notamment traitée au lithium) sont des éléments clés de ce système. Marsantes montre comment ces valeurs favorisent la perpétuation de l'inceste en maintenant les victimes dans le silence. La scène du mariage de 1907, décrite avec ironie, illustre l'hypocrisie de cette bourgeoisie, où les apparences priment sur la réalité des violences. Le roman révèle ainsi comment une classe sociale peut servir de terreau à des crimes aussi graves que l'inceste.

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