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Culture

"La Hantise", de Jean-Philippe Toussaint

France Culture - Savoirs · mis à jour 3 oct.

Roman d’espionnage, histoire d’amour et "exercice de filiation" : avec "La Hantise", l'écrivain Jean-Philippe Toussaint clôt son cycle de Bruxelles, hanté par la figure du père, sur fond de corruption et de fragilisation de l’Europe..

Un roman à multiples facettes

Le roman La Hantise de Jean-Philippe Toussaint est présenté comme une œuvre hybride mêlant plusieurs genres littéraires. Il s'agit à la fois d'un roman d'espionnage, d'une histoire d'amour et d'un exercice de filiation. L'intrigue se déroule dans un cadre politique et géographique précis : Bruxelles, ville symbolique pour l'auteur et son père. Le récit suit Jean Detrez, un personnage confronté à une affaire de corruption internationale impliquant la Chine, ce qui ancré la fiction dans les réalités géopolitiques contemporaines. L'Europe y est dépeinte comme une entité fragilisée, notamment par sa dépendance technologique envers les États-Unis et la Chine. Le titre La Hantise renvoie à la question centrale du roman : l'héritage moral et les valeurs transmises par le père du narrateur, un thème récurrent dans l'œuvre de Toussaint.

La figure paternelle centrale

Le roman s'ouvre sur une question lancinante : « Quel genre d’homme est ton père ? », posée à Jean Detrez dans sa jeunesse. Cette interrogation, restée sans réponse à l'époque, devient le fil rouge du récit après la mort du père de l'auteur en 2013. Dans La Hantise, le père de Jean Detrez est un commissaire européen nommé Jean-Luc Detrez, inspiré de Yvon Toussaint, ancien directeur du journal Le Soir à Bruxelles et figure engagée pour les valeurs humanistes et la démocratie. L'auteur décrit son père comme un homme marqué par la probité, la droiture et une éthique rigoureuse. Le roman explore ainsi la notion de filiation, à la fois biographique et littéraire, en faisant de ce père de fiction un surmoi (concept psychanalytique désignant une instance morale intériorisée) qui guide les choix du narrateur. Pour Toussaint, ce livre constitue un hommage secret à son père, tout en clôturant un cycle romanesque dédié à Bruxelles.

Un thriller politique européen

La Hantise s'inscrit dans le genre du thriller en intégrant une intrigue politique complexe. L'élément déclencheur est une clé USB abandonnée par un lobbyiste, contenant des informations compromettantes sur un réseau de corruption au service de la Chine. Cette fiction reflète les enjeux réels de l'Europe contemporaine, notamment sa dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis et de la Chine dans les secteurs de la haute technologie. L'auteur souligne que l'Europe, bien que dotée d'institutions comme la Commission européenne, reste vulnérable face aux pressions extérieures. Le roman met en scène des lieux emblématiques de Bruxelles, où se croisent lobbyistes, fonctionnaires européens et autres acteurs du pouvoir, illustrant les tensions entre idéal démocratique et réalités géopolitiques. Toussaint précise que son rôle n'est pas d'alarmer, mais d'observer et de décrire ces dynamiques à travers la fiction.

Bruxelles, territoire symbolique

Bruxelles occupe une place centrale dans La Hantise, tant sur le plan géographique que symbolique. Pour Jean-Philippe Toussaint, cette ville représente le territoire de son père, Yvon Toussaint, et de son engagement européen. Après la mort de ce dernier en 2013, l'auteur prend conscience que Bruxelles n'avait jamais été le cadre de ses romans, malgré son importance personnelle. La Hantise marque donc le début d'un cycle de Bruxelles, incluant également La Clé USB, où l'écrivain explore cette ville à travers le prisme de la filiation et de l'histoire familiale. Bruxelles y est dépeinte comme un espace à la fois concret et métaphorique, où se jouent les luttes de pouvoir, les compromis politiques et les questionnements moraux. L'auteur y décrit une Europe fragilisée, tiraillée entre ses idéaux humanistes et les réalités économiques et géopolitiques.

Ce que ça pourrait changer

Dans *La Hantise*, Jean-Philippe Toussaint interroge indirectement la place de la littérature dans une société en crise. L'auteur rejette l'idée que le romancier doive jouer un rôle de **lanceur d'alerte**, préférant une approche plus subtile : observer et décrire le monde sans chercher à le transformer. Pour lui, la littérature doit avant tout offrir une **expérience de lecture immersive**, où le lecteur est « aux abois », c'est-à-dire en état de tension constante, sans pour autant être submergé. Le roman s'inscrit dans une tradition où la fiction sert de miroir aux réalités sociales et politiques, tout en restant ancrée dans une réflexion sur la **moralité** et les **valeurs**. Toussaint souligne que son travail consiste à explorer les contradictions de l'époque, notamment à travers des personnages comme Jean Detrez, tiraillés entre devoir et tentation. La littérature devient ainsi un outil de compréhension, plutôt qu'un instrument de dénonciation directe.

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