L’État face à la complexité: alerte rouge
L’incapacité à gérer la complexité est l’une des raisons pour lesquelles tant de pays et de démocraties sont en difficulté. Paralysie des réformes, dérive de la dette, défiance démocratique et agitation sociale, la France est un cas d’école.
Le monde actuel est marqué par une complexité sans précédent, tant dans les systèmes artificiels que sociaux. Les ordinateurs surpassent désormais les humains aux échecs et au jeu de go, démontrant que la complexité des artefacts (objets fabriqués par l’homme comme les voitures, avions, ordinateurs ou systèmes d’intelligence artificielle) dépasse les capacités cognitives humaines. Cette complexité se mesure par le nombre et la diversité des éléments et de leurs interactions au sein d’un système. Parallèlement, la complexité sociale a explosé en raison de la massification des données, appelée big data (données massives). Cette explosion rend les systèmes sociaux, comme les entreprises ou les administrations, ingérables sans outils adaptés. L’incapacité à gérer cette complexité explique en partie les difficultés rencontrées par de nombreux pays et démocraties.
La France, pays fortement étatisé (où l’État joue un rôle central dans l’économie et la société) et centralisé (où le pouvoir est concentré à Paris), illustre particulièrement les défis liés à cette complexité. L’État français a perdu le contrôle de sa dette publique et peine à mener des réformes essentielles, comme celle des retraites, de la médecine ou de la justice. Ces difficultés alimentent un sentiment d’oppression, de paralysie et d’inintelligibilité envers l’État, qui perd en crédibilité. Les citoyens, en quête de simplicité et d’efficacité, se tournent vers des discours populistes, dont la montée complique davantage la tâche des institutions démocratiques. L’auteur souligne l’urgence d’une refonte radicale de l’État, mais met en garde contre une simplification à outrance, qui reviendrait à nier la réalité complexe du monde.
L’auteur propose une approche innovante pour gérer la complexité : la simplexification, qui consiste à rendre les systèmes complexes intelligibles et manipulables sans les simplifier. Il prend l’exemple des voitures semi-autonomes, dont la complexité interne a augmenté, mais qui restent accessibles grâce à des couches d’automatisation. Cette idée s’applique à la gestion de l’État : la politique et l’administration doivent intégrer des techniques avancées pour maîtriser la complexité. Cependant, les personnels politiques et administratifs français ne sont pas toujours formés ou sélectionnés pour relever ce défi. Il existe un problème de compétences, nécessitant une réforme profonde des critères de recrutement et de formation, indépendamment des orientations politiques.
L’intelligence artificielle (IA) joue un rôle croissant dans la gestion de la complexité, mais son développement est majoritairement contrôlé par des acteurs étrangers. Cette dépendance pose deux problèmes majeurs : d’une part, des dépendances idéologiques (les valeurs et biais des systèmes d’IA étrangers peuvent influencer les décisions locales), et d’autre part, des dépendances commerciales (coûts, accès aux technologies). Ces enjeux menacent la souveraineté nationale et européenne, ainsi que la démocratie. L’auteur distingue l’IA commerciale, développée par des entreprises privées, de l’IA à vocation étatique, qui doit rester sous le contrôle des institutions publiques. Il souligne la nécessité de créer des modèles d’IA adaptés aux besoins de l’État, moins coûteux et moins sophistiqués que ceux des géants étrangers.
Pour moderniser l’État et mieux gérer sa complexité, l’auteur propose d’investir dans des outils numériques, comme des *jumeaux numériques* (représentations virtuelles de ministères ou d’administrations). Ces modèles permettraient de simuler les évolutions possibles des institutions, d’optimiser leur fonctionnement et de les rendre plus intelligibles aux citoyens. Contrairement aux systèmes d’IA étrangers, ces outils ne nécessitent pas des puissances de calcul colossales ni des investissements pharaoniques. L’objectif est de rendre l’État plus efficace, transparent et adapté aux défis du XXIe siècle. L’auteur insiste sur l’urgence d’agir, à quelques mois d’élections nationales capitales pour la France.

