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Géopolitique

Manuela Martelli, cinéaste chilienne : “Dégel” est “un film sur le silence de ma génération”

Courrier International · mis à jour il y a 5 j

Ce 26 août sort en France “Dégel”. La réalisatrice Manuela Martelli, 43 ans, nous emmène dans les montagnes chiliennes, au cœur de l’hiver 1992.

Nouveau film chilien

Le 26 août 2026 sort en France le film Dégel, réalisé par Manuela Martelli, une cinéaste chilienne de 43 ans. Ce long-métrage se déroule dans les montagnes chiliennes pendant l’hiver 1992, deux ans après la fin de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). Le film utilise une intrigue fictive, centrée sur la disparition d’une jeune Allemande dans un hôtel de montagne, pour explorer les tensions et les silences persistants dans la société chilienne des années 1990. Dégel est présenté comme le deuxième volet d’une trilogie que la réalisatrice consacre à l’héritage de la dictature. Le film a été remarqué lors de sa présentation au Festival de Cannes 2026, notamment dans la section Un certain regard, où Manuela Martelli est devenue la première réalisatrice chilienne à concourir dans cette catégorie.

Contexte historique

L’année 1992 est choisie par Manuela Martelli pour son importance symbolique. Deux ans après le retour de la démocratie au Chili, le pays organise l’Exposition universelle de Séville, un événement visant à montrer une image moderne et ouverte du Chili. Cette exposition est marquée par l’envoi d’un iceberg antarctique, symbole des contradictions du pays : une partie émergée, visible, et une partie cachée, comme les traumatismes non résolus de la dictature. Le Chili, petit pays d’Amérique du Sud, devient un terrain d’observation des effets de la mondialisation économique et des idées néolibérales, introduites dès les années 1970 par le groupe des Chicago Boys, des économistes formés aux États-Unis et influencés par Milton Friedman. Ces idées ont été pleinement appliquées par les gouvernements démocratiques après 1990.

Silence et peur post-dictature

Manuela Martelli explique que Dégel est un film sur le silence de sa génération, celle qui a grandi au Chili dans les années 1990. La réalisatrice évoque les émeutes d’octobre 2019, où des milliers de jeunes Chiliens sont descendus dans la rue pour dénoncer les inégalités sociales, sans craindre la répression policière. Ce contraste avec sa propre jeunesse, marquée par la peur de manifester, l’a poussée à interroger ce silence. Dans les années 1990, la démocratie chilienne était fragile, et militer était perçu comme risqué, car cela pouvait remettre en cause des droits récemment acquis. Le film explore ainsi la question : jusqu’où une démocratie peut-elle rester une démocratie quand les citoyens ont peur de s’exprimer ?

Personnage et autobiographie

Le personnage principal de Dégel est Inès, une fillette de 9 ans interprétée par Maya O’Rourke, qui passe l’hiver dans un hôtel de montagne avec ses grands-parents. Bien que l’intrigue soit fictive, Manuela Martelli s’inspire de son propre vécu pour décrire l’atmosphère de l’époque. Inès incarne la génération chilienne des années 1990, marquée par la peur et le silence. Le film utilise le point de vue d’un enfant pour révéler les tensions familiales et sociales, ainsi que les secrets non dits. La disparition d’Hanna, une jeune Allemande, vient bouleverser ce quotidien et symbolise les traumatismes persistants de la dictature.

Symbolisme de l’hiver

Manuela Martelli a choisi de situer l’action de Dégel en hiver pour renforcer le thème du silence. La neige, omniprésente, incarne ce silence et la peur qui enveloppe la société chilienne. L’hiver représente aussi une période de transition, où ce qui est caché finit par émerger, comme un iceberg qui fond. Ce choix visuel et narratif permet de souligner l’idée que les traumatismes du passé ne disparaissent pas, mais resurgissent progressivement. Le froid et l’isolement de la montagne renforcent également l’atmosphère de tension et de mystère du film.

Rôle de l’Allemagne de l’Est

Dans le film, Hanna, la jeune Allemande disparue, vient de l’ex-Allemagne de l’Est, un pays qui n’existe plus depuis la réunification allemande en 1990. Manuela Martelli utilise ce choix pour explorer les tensions persistantes entre l’est et l’ouest de l’Allemagne, où les inégalités économiques et sociales restent visibles près de 30 ans après la chute du Mur. Ce parallèle avec le Chili permet de montrer comment les sociétés peuvent être divisées entre ceux qui bénéficient du nouveau système et ceux qui en sont exclus. L’ex-Allemagne de l’Est symbolise aussi la disparition d’un modèle économique et social, tout comme le Chili a vu son modèle néolibéral s’imposer après la dictature.

Disparition et mémoire

La disparition de Hanna dans Dégel est une métaphore des milliers de disparus sous la dictature chilienne (1973-1990), un sujet déjà traité dans de nombreux films et documentaires. Manuela Martelli choisit d’aborder ce thème à travers le regard d’une mère allemande, Lina, interprétée par Saskia Rosendahl. Ce choix permet de jeter un nouvel éclairage sur la question des disparus, en montrant comment les mères chiliennes ont pu se sentir incomprises et abandonnées. Le film utilise ce jeu de miroirs pour révéler des aspects méconnus de l’histoire chilienne, notamment la difficulté à parler des traumatismes passés dans une société en transition.

Trilogie et actualité politique

Dégel est le deuxième volet d’une trilogie que Manuela Martelli consacre à l’héritage de la dictature chilienne. Le premier volet, Chili 1976, se déroule en 1976, en plein régime de Pinochet. La réalisatrice souligne que son travail prend une résonance particulière alors que le Chili traverse une période politique complexe. En mars 2026, l’extrême droite est revenue au pouvoir avec l’élection de José Antonio Kast, un nostalgique de la dictature. Ce contexte politique rappelle que les débats sur la mémoire et la justice transitionnelle restent d’actualité au Chili, près de 40 ans après la fin de la dictature.

Ce que ça pourrait changer

Lors de sa présentation au Festival de Cannes 2026, *Dégel* a été salué pour son atmosphère mystérieuse et la qualité de sa réalisation. Le magazine américain *Variety* a souligné l’élégance de Manuela Martelli en tant que réalisatrice, tout en notant que le film reste parfois trop maîtrisé pour emporter totalement le spectateur. La presse étrangère a également relevé l’atmosphère de film noir et d’horreur qui imprègne le récit, ainsi que la performance des acteurs, notamment Saskia Rosendahl et Maya O’Rourke. La photographie de Benjamín Echazarreta a également été mise en avant pour son rôle dans la création de l’ambiance du film.

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