Nous avons presque tous tendance à tourner à gauche en marchant, et la science ignore pourquoi
Ces recherches pourraient aider à mieux concevoir les espaces très fréquentés afin de fluidifier les déplacements des piétons et de limiter les croisements et les encombrements. Goinyk Production/Shutterstock L’ESSENTIEL En groupe, nous avons tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.
Lorsqu’un groupe de personnes marche ensemble, il a tendance à tourner majoritairement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, et ce phénomène se produit quels que soient l’environnement, la culture ou les interactions entre les individus. Ce comportement a été observé pour la première fois en 2020 lors d’une étude sur la distanciation physique pendant la pandémie de Covid-19. Les chercheurs ont remarqué que les participants, sans en avoir conscience, formaient des boucles systématiquement orientées vers la gauche. Ce phénomène relève d’un comportement émergent : un effet collectif qui résulte de multiples interactions individuelles, soit entre les personnes, soit entre elles et leur environnement. Les scientifiques ont tenté d’expliquer cette tendance en explorant plusieurs pistes, mais aucune ne s’est révélée déterminante.
Les chercheurs ont d’abord suspecté que l’environnement, notamment les murs, influençait ce mouvement. Une étude en neurosciences avait montré que les droitiers ont tendance à tourner à gauche et les gauchers à droite, en raison de différences entre les hémisphères cérébraux. Comme la majorité des participants étaient droitiers, les scientifiques ont pensé que les murs de la pièce transformaient ces préférences individuelles en un mouvement circulaire global. Pour tester cette hypothèse, ils ont constitué des groupes de gauchers ou de personnes ayant tendance à tourner à droite. Pourtant, même dans ces configurations, le sens inverse des aiguilles d’une montre persistait. Ils ont ensuite reproduit l’expérience en extérieur, dans une cour de 3 000 mètres carrés sans murs, avec plus d’une centaine d’adolescents. Le phénomène est devenu encore plus marqué, prouvant que l’environnement n’était pas en cause.
Les scientifiques ont ensuite exploré l’hypothèse selon laquelle ce biais pourrait être lié aux interactions sociales, notamment au côté vers lequel les piétons se décalent lorsqu’ils se croisent. En Europe continentale, où l’on conduit à droite, les piétons se décalent vers la droite pour laisser de l’espace à leur vis-à-vis. Cela pourrait théoriquement entraîner un mouvement global dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pour vérifier cette idée, les chercheurs ont étudié des foules au Japon, où l’on conduit à gauche. Ils s’attendaient à observer un mouvement dans le sens des aiguilles d’une montre, mais les résultats ont montré le contraire : les Japonais tournaient aussi à gauche. Une autre piste culturelle, comme l’habitude de tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur les pistes d’athlétisme, a également été écartée après avoir observé des enfants de maternelle, dont la tendance à tourner à gauche était encore plus marquée.
Après avoir éliminé les explications liées à l’environnement et à la culture, les chercheurs se sont tournés vers une origine individuelle, d’ordre biomécanique ou cérébrale. Pour tester cette piste, ils ont demandé à plus de 200 volontaires de marcher seuls dans un espace vide. Sans interaction ni repère, une majorité des participants ont continué à tourner à gauche. Ce résultat suggère que ce biais est présent chez chaque individu, indépendamment des autres. En intégrant les données de déplacements individuels dans un modèle, les scientifiques ont réussi à reproduire le mouvement circulaire global de la foule. Contrairement à d’autres phénomènes collectifs, ici, le tout n’est pas supérieur à la somme de ses parties : il lui est identique. Malgré ces avancées, l’origine exacte de ce biais reste inconnue. Aucune corrélation n’a été trouvée avec des facteurs comme la latéralisation (droitier/gaucher), le pied dominant, l’œil dominant ou le sexe.
Bien que l’origine de ce biais individuel reste inexpliquée, sa découverte ouvre des perspectives pour concevoir des espaces publics plus fluides. Les aéroports, les gares ou les musées pourraient être aménagés en tenant compte de cette tendance naturelle à tourner à gauche. Cette préférence se retrouve même chez certains animaux, comme les bancs de poissons ou les fourmis légionnaires, suggérant que ce phénomène pourrait être bien plus ancien que l’humanité. Les chercheurs soulignent que cette tendance individuelle, plutôt que collective, pourrait révolutionner la modélisation des déplacements piétonniers. Cependant, sans comprendre la cause profonde de ce biais, les solutions restent limitées. Des études sur des personnes marchant les yeux bandés, qui dévieraient en décrivant une spirale, évoquent des asymétries de l’oreille interne comme piste possible, mais rien n’est confirmé pour l’instant.
Cette étude a été menée par des chercheurs en physique, neurosciences, psychologie et science du comportement. Les expériences ont été réalisées en Espagne et au Japon, avec des participants de différents âges, y compris des enfants de maternelle. Les résultats ont été publiés en anglais et concernent des domaines variés comme la modélisation des foules, la biomécanique ou la perception spatiale. Les limites de l’étude incluent l’absence d’explication définitive sur l’origine du biais, ainsi que la difficulté à généraliser les résultats à tous les contextes culturels ou environnementaux. Les chercheurs insistent sur le fait que ce phénomène mérite des recherches plus approfondies pour en comprendre les mécanismes sous-jacents.

