Affaire Thélyson Orélien : en France, “la réception racisée des romans a toujours cours”
Christine Le Quellec Cottier, spécialiste de la littérature francophone qui est professeure associée à l’université de Lausanne, revient pour le journal suisse “Le Temps” sur l’affaire Thélyson Orélien. À son avis, l’écrivain canadien d’origine haïtienne, accusé d’avoir utilisé l’IA pour écrire son livre “C’était ça ou mourir”, a en outre été victime des biais raciaux du milieu littéraire parisien..
L’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien est au cœur d’une polémique en France après des accusations d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (IA) pour rédiger son roman C’était ça ou mourir, paru aux éditions Grasset dans le cadre de la rentrée littéraire 2026. Ces accusations, initialement relayées par des voix d’extrême droite, ont pris de l’ampleur et mis en lumière deux problèmes : l’usage de l’IA dans la création littéraire et la réception des auteurs issus des marges de la francophonie. Par ailleurs, des révélations de plagiat (avéré et documenté par le journal québécois La Presse) dans des chroniques antérieures de l’auteur ont affaibli sa défense. Cette affaire soulève des questions sur les attentes spécifiques envers les écrivains caribéens et africains, ainsi que sur les critères de légitimité littéraire en France.
Christine Le Quellec Cottier, professeure associée à l’université de Lausanne et spécialiste des études africaines, explique que les écrivains racisés (africains, afrodescendants ou caribéens) subissent une réception racisée dans la littérature francophone. Ce terme désigne un traitement différencié, souvent marqué par des a priori ou un paternalisme, lié à des représentations coloniales. Par exemple, l’auteure Fatou Diome raconte dans son pamphlet Le Verbe libre ou le silence (2023) qu’un éditeur lui a demandé de modifier son manuscrit pour qu’il soit plus « africain ». Cette attente implicite reflète une vision du centre parisien et blanc, qui considère détenir les critères esthétiques légitimes. Cette dynamique n’est pas nouvelle : elle a été analysée par la chercheuse Claire Ducournau dans La Fabrique des classiques africains (CNRS Éditions, 2017), qui étudie la période 1960-1990.
Le marché du livre français impose parfois un formatage des œuvres d’auteurs africains ou afrodescendants pour les rendre plus accessibles aux lecteurs occidentaux. Un exemple marquant est celui de Les Impatientes (2020) de Djaïli Amadou Amal, lauréate du Goncourt des lycéens la même année. Ce roman, initialement publié au Cameroun en 2017 sous le titre Munyal (qui signifie « Patience » en langue peule), a été réécrit par un éditeur français pour éliminer les répétitions et accentuer la révolte des héroïnes. Le titre a été changé pour Les Impatientes, reflétant une adaptation aux attentes du public cible. Cette pratique illustre comment les éditeurs français peuvent modifier le style ou le contenu des textes pour correspondre à des stéréotypes ou à des normes littéraires perçues comme universelles.
Les marchés littéraires ne traitent pas les auteurs africains ou caribéens de la même manière selon les pays. En France, la reconnaissance est venue plus rapidement pour les auteurs des Antilles et de la créolité, comme Patrick Chamoiseau, lauréat du Prix Goncourt 1992 pour Texaco. En revanche, le marché nord-américain, notamment québécois, a souvent été plus ouvert à la nouveauté. Par exemple, les éditions québécoises ont publié Ahmadou Kourouma en 1968, alors que les éditions du Seuil en France l’avaient refusé. Cette différence s’explique en partie par des attentes culturelles distinctes et une moindre rigidité des normes littéraires dans certains espaces francophones hors de France.
L’affaire Thélyson Orélien rappelle des précédents historiques où des auteurs africains ou caribéens ont été accusés de plagiat, souvent de manière injuste. En 1968, Yambo Ouologuem, écrivain malien, a reçu le Prix Renaudot pour Le Devoir de violence, mais sa carrière a été brisée par des accusations de plagiat. Ces accusations ignoraient sa démarche, qui s’inscrivait dans le concept de « littérature monde » : une intégration de savoirs variés (arabes, européens, africains) sans copier servilement. Mohamed Mbougar Sarr, Prix Goncourt 2021 pour La Plus Secrète mémoire des hommes, a défendu Orélien en soulignant la dimension raciale des accusations portées contre lui. Ce cas illustre comment les critères de légitimité littéraire peuvent varier selon l’origine de l’auteur.
Les éditeurs et les **prix littéraires** jouent un rôle clé dans la légitimation des auteurs, mais aussi dans leur marginalisation potentielle. En France, le **Goncourt** est le prix littéraire le plus prestigieux, mais son attribution peut être influencée par des attentes implicites. Par exemple, Michel Houellebecq a reçu le Goncourt en 2010 pour *La Carte et le territoire*, malgré des accusations de plagiat (reprise de passages de Wikipedia sans citation). À l’inverse, des auteurs comme Yambo Ouologuem ou Thélyson Orélien ont vu leur carrière affectée par des controverses similaires. Ces exemples montrent que les normes littéraires ne sont pas neutres et peuvent refléter des biais culturels ou raciaux, même de manière inconsciente.

