Une crise de sens
Il faut se poser la question : est-ce que le nouveau monde sera plus solidaire que l’ancien?.
L’article évoque une crise de sens qui dépasse les simples difficultés économiques comme la hausse des inégalités ou l’affaiblissement des services publics. Cette crise touche aussi à notre capacité à imaginer un avenir collectif. Selon l’auteure, Maïka Sondarjee, nous manquons d’imaginaires capables de nous projeter dans un monde meilleur, où chacun pourrait contribuer à une vision commune. Ce manque d’imagination limite notre capacité à construire des politiques publiques et internationales plus justes et solidaires. L’idée centrale est que sans une vision partagée de notre avenir, il devient difficile de faire société et de progresser ensemble.
Les pouvoirs publics, depuis plusieurs années, alimentent des imaginaires qui désignent des minorités comme responsables des problèmes sociaux. Par exemple, des femmes voilées seraient présentées comme une menace pour la laïcité, des Autochtones comme des profiteurs de l’aide sociale, ou des immigrants comme des voleurs de logements. Ces récits simplistes et biaisés visent à détourner l’attention des vraies causes des crises, comme les failles des systèmes politiques ou économiques. L’auteure souligne que ces imaginaires sont construits pour éviter de remettre en question les politiques passées et les structures de pouvoir en place.
Face à ces imaginaires dominants, l’auteure propose de les remplacer par des récits plus relationnels et inclusifs. Elle s’inspire de l’économiste et poète sénégalais Felwine Sarr, pour qui le monde peut changer si l’on modifie sa représentation. L’idée est de créer un Nous fort, unis contre les exploiteurs plutôt que contre des minorités. Ce Nous ne serait pas fondé sur une vision de maîtrise du territoire, mais sur le partage et la coexistence. L’auteure évoque aussi une Révolution tranquille moderne, où la société se mobiliserait pour la justice sociale et la redistribution des richesses.
L’auteure défend l’idée d’un pluriversel : un monde où coexistent plusieurs réalités, sans hiérarchie entre elles. Ce concept s’oppose à l’universalisme impérial, qui impose une vision unique au détriment des particularités locales. L’objectif est de reconnaître que chaque communauté a sa propre façon d’exister, sans que cela ne remette en cause l’égalité entre tous. Cette approche vise à sortir des luttes identitaires sectaires et à reconstruire un ordre mondial plus solidaire. Elle s’inspire des idées d’Aimé Césaire et Frantz Fanon, qui rêvaient d’une humanité universelle mais ancrée dans la diversité.
L’auteure introduit le concept de care (en français, prendre soin d’autrui), qui dépasse le simple sentiment de bienveillance pour devenir un ensemble de pratiques concrètes. Le care implique de voir l’Autre comme un égal, de lui souhaiter une vie digne, et d’agir pour maintenir et réparer nos relations sociales. Ce concept, développé par la philosophe Joan Tronto, repose sur quatre dimensions : l’attention, la responsabilité, la compétence et la solidarité. L’auteure souligne que cette éthique doit s’appliquer à toutes les échelles, du micro (famille, entourage) au macro (relations internationales).
L’article aborde la question de la solidarité internationale, en critiquant la réduction des budgets dédiés à l’aide humanitaire et le retrait des États-Unis de nombreuses institutions internationales. Par exemple, la destruction de l’USAID (l’agence américaine d’aide au développement) ou la baisse des fonds nationaux pour l’aide internationale sont présentées comme des alarmes. L’auteure, s’appuyant sur les propos de Bob Rae, ancien ambassadeur du Canada à l’ONU, rappelle que les institutions internationales ne devraient pas servir uniquement les intérêts nationaux, mais aussi remplir des obligations morales. La question centrale est de savoir si le monde de demain sera plus solidaire que celui d’aujourd’hui.
L’auteure présente son livre *Ce que le monde méprise* comme une tentative de contribuer à la réflexion collective. Elle reconnaît que son ouvrage, composé de chroniques publiées depuis 2020, ne couvre pas tous les aspects de sa pensée et manque parfois de nuances. Cependant, elle espère que ces pages pourront servir de *bouteille à la mer*, c’est-à-dire de message lancé dans l’indifférence générale, ou de *chandelle* pour rappeler que d’autres partagent ses aspirations. L’objectif est de créer un lien entre les lecteurs et de les encourager à imaginer ensemble un monde plus juste.

