Datacenters : de l’Europe aux États membres, personne n’impose la transparence
Malgré les dispositions de la directive relative à l’efficacité énergétique, un consortium de journalistes démontre l’incapacité, voire la mauvaise volonté de la Commission européenne et des États membres à faire la transparence sur les impacts environnementaux des centres de données. Lighthouse Reports se tourne désormais vers la Convention d’Aarhus, qui impose des obligations juridiques de […].
En Europe, les centres de données (ou datacenters), ces infrastructures essentielles au stockage et au traitement des données numériques, sont soumis à des obligations de transparence environnementale. Pourtant, seulement 36 % d’entre eux transmettent les données demandées à la Commission européenne sur leur consommation d’eau, d’électricité, leur recours aux énergies renouvelables ou la réutilisation de leur chaleur fatale. Parmi ces données, 70,1 % sont jugées fiables, ce qui laisse planer un doute sur la qualité des informations disponibles. Par ailleurs, les rapports volontaires des géants du numérique (comme Google, Meta ou Microsoft) contiennent souvent des erreurs ou omettent des informations clés. Malgré ces lacunes, l’Europe a mis en place en 2026 un barème de notation des datacenters de A à G pour évaluer leurs impacts environnementaux.
Un consortium d’investigation, Investigate Europe, a révélé en avril 2026 que les pratiques de confidentialité adoptées par la Commission européenne pour les datacenters reprenaient presque mot pour mot les demandes formulées par des lobbies du numérique, dont Digital Europe. Ce groupe représente des entreprises comme Microsoft, Meta, CapGemini, NVIDIA et Google. Cette proximité entre régulateurs et acteurs économiques soulève des questions sur l’indépendance des règles européennes en matière de transparence. Parallèlement, un autre consortium, Lighthouse Reports, a tenté d’obtenir des informations plus précises via des demandes d’accès aux documents administratifs dans les 27 États membres de l’UE, mais a rencontré un refus systématique.
En application de la directive européenne relative à l’efficacité énergétique (DEE), révisée en septembre 2023, les citoyens et les médias peuvent demander l’accès aux données environnementales des datacenters. Cependant, Lighthouse Reports a constaté que dix pays de l’UE, dont la Slovénie, n’ont aucune information à transmettre, faute de contrôle sur les impacts environnementaux de ces infrastructures. D’autres États, comme l’Allemagne, ont mis neuf mois à répondre en redirigeant vers des bases de données incomplètes. La France, bien que disposant d’informations, a fourni des données mélangées et impossibles à exploiter, comme l’a révélé Mediapart. En Italie, les autorités ont même déclaré ne pas posséder les éléments demandés, alors qu’ils avaient été transmis à Bruxelles.
En France, l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques) est chargée de collecter les données environnementales des datacenters et de les transmettre à la Commission européenne. Cependant, le ministère de la Transition écologique souligne la nécessité de « mettre en balance » la diffusion de ces informations avec la « protection des intérêts commerciaux » et la « confidentialité des exploitants ». Concrètement, l’Arcep peut fournir des données sur les performances énergétiques, mais pas les informations administratives permettant de les relier aux bâtiments concernés. Cette logique a été qualifiée de « kafkaïenne » par Cyrielle Chatelain, présidente du groupe Les Écologistes à l’Assemblée nationale, qui dénonce l’impossibilité de publier des informations sur l’usage de l’argent public pour des contrats avec des entreprises comme Microsoft ou Oracle.
Face à ces refus répétés, Lighthouse Reports a saisi le comité de conformité de la Convention d’Aarhus, un traité international signé en 1998 qui garantit l’accès du public aux informations environnementales. Dans un mémoire soumis le 28 septembre 2026, le consortium accuse les décideurs politiques européens de « nier ou d’entraver » l’accès aux données sur les datacenters, tout en brouillant leur compréhension. Depuis 2023, le budget du principal lobby européen des datacenters, l’European Data Centre Association (EUDCA), a été multiplié par huit, ce qui interroge sur les raisons de cette opacité persistante.
Alors qu’au début des années 2020, les géants du numérique s’étaient engagés à réduire leurs émissions de carbone, la situation a radicalement changé avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA). Sophie Purdom, fondatrice de la société de capital-risque *Planeteer*, a déclaré en 2026 au *Wall Street Journal* que « la décarbonation est morte », signifiant que les investisseurs se concentrent désormais sur le financement des infrastructures nécessaires à l’IA, comme les *datacenters*, plutôt que sur la réduction des émissions. Lors du sommet *DataCloud* à Cannes en février 2026, le PDG de *QTS DataCenter*, Thomas Greason, a critiqué les opposants aux *datacenters*, les qualifiant de « *Citizens against virtually everything* » (CAVE, ou « hommes des cavernes »), suggérant qu’ils seraient contre le progrès technologique.

