L’artichaut, seigneur déchu ?
Pour Coluche, l’artichaut était « un plat de pauvre » : à la fin, il y en a plus dans l’assiette qu’au début... Pourtant, du chardon sauvage aux tables les plus raffinées, l'artichaut fut aussi un mets de choix et un marqueur social.
L’artichaut, souvent perçu comme un simple légume aujourd’hui, possède une histoire bien plus riche et complexe qu’il n’y paraît. Contrairement à ce que son nom suggère, ce n’est pas un produit naturel : il est le résultat de la domestication par l’homme d’un chardon sauvage, une plante épineuse. Cette transformation a débuté il y a des siècles, bien avant notre ère, et s’est étendue à travers le monde, notamment dans les régions méditerranéennes. À la Renaissance, l’artichaut était considéré comme un mets raffiné, réservé aux élites. Son parcours illustre comment un aliment peut passer de l’état de plante sauvage à celui de symbole de prestige social, avant de devenir, des siècles plus tard, un plat associé à la simplicité voire à la pauvreté, comme le soulignait l’humoriste Coluche.
L’artichaut n’a pas seulement été un aliment : il a aussi servi de remède, de déodorant, voire d’aphrodisiaque supposé. Au Moyen Âge et à la Renaissance, ses propriétés médicinales étaient largement vantées. On lui attribuait des vertus pour stimuler l’amour, soulager les maux de foie ou encore purifier l’organisme. Son influence s’étendait bien au-delà des cuisines : il ornait les blasons, les objets d’orfèvrerie et les décors architecturaux, comme les églises ou les châteaux. Cette polyvalence en fait un objet d’étude fascinant pour comprendre comment un même produit pouvait être à la fois un aliment, un remède et un symbole culturel. Florent Quellier, professeur d’histoire moderne à l’Université d’Angers et spécialiste de l’histoire de l’alimentation, a consacré un livre à ce sujet, intitulé L’artichaut, une histoire culturelle, publié en 2026 aux éditions du CNRS.
L’artichaut a joué un rôle clé dans la hiérarchie sociale de son époque. Au XVIe siècle, il était un mets de choix, réservé aux tables des nobles et des riches. Sa culture, complexe et coûteuse, limitait son accès aux classes populaires. Les archives historiques, comme le Registre-Journal du règne de Henri III de Pierre de L'Estoile, montrent que même les souverains, comme Catherine de Médicis, en consommaient avec prudence, au risque de souffrir d’indigestions. À l’inverse, au XXe siècle, l’artichaut est devenu un plat plus démocratique, voire moqué, comme en témoigne la chanson de Coluche. Cette évolution reflète les changements dans les habitudes alimentaires et les rapports entre classes sociales.
L’artichaut s’est répandu bien au-delà de sa région d’origine, la Méditerranée, grâce aux échanges culturels et commerciaux. Les Arabes, dès le Moyen Âge, ont joué un rôle majeur dans sa diffusion, notamment en Espagne et en Afrique du Nord. Le Livre de l'agriculture d’Ibn al-‘Awwâm, écrit au XIIe siècle, contient déjà des conseils pour sa culture. En Europe, il a conquis les cours royales à la Renaissance, avant de se démocratiser progressivement. Aujourd’hui, il est cultivé dans de nombreux pays, des États-Unis à l’Amérique du Sud, mais son image reste associée à des traditions culinaires spécifiques, comme la barigoule, une recette provençale où il est cuit avec des lardons et des champignons.
L’artichaut a inspiré les artistes, les poètes et les musiciens à travers les siècles. Il apparaît dans des fables, comme celle d’Albéric Deville au XIXe siècle, où il est comparé à un chardon, son ancêtre sauvage. La chanson Les artichauts de Dani, sortie en 1967, ou encore Manger des artichauts de Thomas Pitiot en 2023, montrent que ce légume a aussi trouvé sa place dans la culture populaire. Son image, tantôt noble, tantôt modeste, reflète les évolutions de la société. Les émissions de radio, comme La femme et le foyer en 1950, ont également contribué à populariser des recettes et des usages, tout en renforçant son ancrage dans le quotidien.
L’article s’appuie sur une émission de France Culture, *Concordance des temps*, diffusée le 10 octobre 2026, animée par Jean-Noël Jeanneney. Florent Quellier y a présenté son travail sur l’histoire culturelle de l’artichaut, en s’appuyant sur des archives sonores variées : extraits littéraires, recettes anciennes, chansons et poèmes. L’émission inclut également des interventions d’historiens et de spécialistes, comme Pierre de L'Estoile pour les récits de cour ou Honoré Le Cloarec pour les bienfaits supposés de l’artichaut. Ces archives, disponibles en ligne, offrent un aperçu vivant de la place de l’artichaut dans l’histoire et la culture française.

