Des Portugais aux Américains, une bataille de cinq siècles pour le contrôle d’Ormuz et de Bab el-Mandeb
L’ESSENTIEL Depuis le XVe siècle, Chinois, Portugais, Néerlandais et Britanniques ont tenté de dominer Ormuz et Bab el-Mandeb. La maîtrise de ces détroits a reposé tour à tour sur la puissance navale, le commerce, les ports et les alliances locales.
Les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb sont deux passages maritimes stratégiques reliant la mer d’Arabie à la mer Rouge et à l’océan Indien. Ormuz, situé entre l’Iran et Oman, contrôle l’accès au golfe Persique, d’où provient environ 20 % du pétrole mondial transporté par voie maritime. Bab el-Mandeb, entre le Yémen et Djibouti, est un point de passage obligatoire pour les navires reliant l’océan Indien à la mer Rouge, notamment via le canal de Suez. Ces détroits sont donc vitaux pour le commerce mondial, car toute perturbation de leur trafic peut entraîner des retards, des surcoûts logistiques ou des pénuries, comme cela s’est produit lors de crises géopolitiques récentes. Leur maîtrise permet à une puissance de taxer ou de bloquer les échanges, influençant ainsi l’économie globale.
Au début du XVe siècle, la Chine des Ming, dirigée par l’empereur Yongle, a lancé sept expéditions maritimes sous le commandement de l’amiral Zheng He, un musulman et explorateur. Ces expéditions, qui se sont déroulées entre 1405 et les années 1430, avaient pour objectif d’étendre l’influence commerciale et diplomatique chinoise dans l’océan Indien. Zheng He a atteint des ports comme Ormuz (vers 1414) et Aden (Yémen), franchissant même le détroit de Bab el-Mandeb pour entrer en mer Rouge. Contrairement aux puissances coloniales européennes, la Chine de cette époque n’a pas cherché à établir de colonies, mais a plutôt intégré le système commercial existant, fondé sur des échanges de cadeaux et des démonstrations de puissance navale. Cette période est parfois appelée Pax Sinica, en référence à une forme de stabilité imposée par la Chine. Cependant, après 1433, les expéditions ont cessé en raison d’un changement de priorités politiques et économiques au sein de la dynastie Ming.
Au XVIe siècle, les Portugais ont marqué l’histoire par leur approche coercitive du contrôle maritime. En 1513, Afonso de Albuquerque a tenté de s’emparer d’Aden, mais a échoué en raison de la topographie défensive de la ville. En 1515, il a réussi à prendre Ormuz, où il a instauré le cartaz, un système de permis payants que les marchands devaient obtenir pour naviguer dans le golfe Persique et l’océan Indien. Ce système, comparable à un péage moderne, a permis aux Portugais de taxer le commerce maritime. Leur domination, appelée Pax Lusitana, reposait sur des navires équipés de canons lourds, capables de bombarder les ports ennemis. Cependant, cette puissance navale ne suffisait pas à contrôler les territoires intérieurs, comme l’ont montré les échecs portugais face aux forces locales. En 1622, une alliance entre la dynastie safavide d’Iran et la Compagnie anglaise des Indes orientales a chassé les Portugais d’Ormuz.
Après l’expulsion des Portugais, plusieurs puissances européennes ont rivalisé pour le contrôle des détroits. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales, fondée en 1602, est entrée dans la région en 1614 et s’est établie à Mokha (Yémen). Les Néerlandais ont obtenu des privilèges commerciaux en 1623 et ont concurrencé les Britanniques à Bandar Abbas, un port clé du golfe Persique. Leur stratégie a évolué vers le contrôle de la production et du commerce, notamment en introduisant clandestinement des plants de café arabica du Yémen vers Java (Indonésie), où la culture à grande échelle a permis de contourner le monopole yéménite. Les Britanniques, quant à eux, ont pris le dessus en s’emparant d’Aden en 1839, faisant de cette ville une base stratégique pour le ravitaillement en charbon et les communications. Avec l’ouverture du canal de Suez en 1869, les Britanniques ont consolidé leur domination sur la mer Rouge, reliant l’Europe à l’Inde, alors joyau de leur empire colonial.
Au XIXe siècle, le Royaume-Uni a dominé les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb grâce à un réseau de ports, de bases militaires et de traités avec les souverains locaux. Aden, prise en 1839, est devenue une escale essentielle pour les navires à vapeur, tandis que des câbles télégraphiques reliaient la ville à l’Inde. Cette hégémonie reposait sur des alliances avec les tribus et les dirigeants locaux, ainsi que sur des prêts financiers pour sécuriser leur influence. Le canal de Suez, inauguré en 1869, a renforcé cette position en faisant de la mer Rouge la route maritime la plus courte vers l’Inde. Cependant, cette domination a commencé à décliner avec l’émergence de nouvelles puissances et les coûts élevés de la gestion d’un empire aussi vaste. Les Britanniques ont finalement quitté Aden en 1967, marquant la fin de leur contrôle direct sur la région.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont pris le relais du Royaume-Uni dans la région du golfe Persique. En 1980, le président américain Jimmy Carter a formulé la doctrine Carter, déclarant que toute tentative de l’Union soviétique de contrôler le golfe Persique serait considérée comme une attaque contre les intérêts américains et répondue par une intervention militaire. Cette doctrine a justifié la présence permanente de navires de guerre américains dans le détroit d’Ormuz pour garantir la liberté de navigation. Cependant, en 2026, la guerre déclenchée par l’administration Donald Trump a perturbé le trafic maritime, poussant l’Iran à réagir en perturbant les échanges commerciaux dans le golfe. Cette crise a montré les limites de la puissance militaire américaine face aux stratégies indirectes de l’Iran, comme l’utilisation de missiles, de mines et de drones pour influencer le trafic maritime.
L’histoire des détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb révèle que les puissances extérieures à la région peuvent imposer une domination maritime, mais jamais de manière durable. La Chine a abandonné ses expéditions navales après les années 1430, le Portugal a perdu Ormuz en 1622, les Néerlandais ont recentré leurs ambitions sur Java, et les Britanniques ont quitté Aden en 1967. Chaque empire a finalement cédé le contrôle en raison de multiples facteurs : engagements militaires sur plusieurs fronts, émergence de nouvelles technologies ou recomposition des alliances locales. Aujourd’hui, l’Iran et les Houthis, sans disposer d’une marine puissante, parviennent à peser sur le trafic maritime grâce à des missiles, des mines et des drones, augmentant les coûts d’assurance pour les navires. Cette situation illustre un principe récurrent : contrôler un détroit stratégique ne suffit pas à maîtriser les territoires, les sociétés et les rapports de force politiques qui l’entourent.

