En 1915, la France interdisait l'absinthe
Pendant des décennies, l’absinthe fut accusée de rendre fou, de provoquer l’épilepsie et de menacer l’avenir de la nation française. Une nouvelle étude montre comment la « Fée verte » est devenue un bouc émissaire… et pourquoi ce mécanisme reste d’une brûlante actualité..
En 1915, la France a interdit la production, la vente et la consommation de l'absinthe, une boisson alcoolisée à base de plantes, notamment d'Artemisia absinthium (grande absinthe) et d'anis. Cette décision faisait suite à une campagne de diabolisation de cette boisson, accusée de provoquer des crises de violence, des hallucinations et des troubles mentaux. L'absinthe, très populaire au XIXe siècle, était souvent associée à des comportements déviants et à des problèmes sociaux. Son interdiction s'inscrivait dans un contexte de montée des mouvements prohibitionnistes en Europe et aux États-Unis, où des substances comme l'alcool étaient pointées du doigt pour leurs effets supposés néfastes sur la santé publique et l'ordre social. La France a ainsi interdit l'absinthe en 1915, suivie par d'autres pays européens, avant de lever partiellement cette interdiction en 1922 pour des versions moins concentrées en thujone, une molécule présente dans l'absinthe et suspectée d'être toxique.
Aujourd'hui, les réseaux sociaux, comme l'absinthe en son temps, sont accusés de tous les maux par une partie de l'opinion publique et des institutions. Ces plateformes, devenues omniprésentes dans la vie quotidienne, sont régulièrement pointées du doigt pour leur rôle dans la diffusion de fausses informations, la polarisation des débats, l'addiction des utilisateurs ou encore la dégradation du bien-être mental, notamment chez les jeunes. Des études et des rapports, comme ceux de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ou de l'UNICEF, soulignent les risques liés à une exposition excessive aux écrans, à la cyberintimidation ou à la désinformation. Certains gouvernements et associations militent pour un encadrement plus strict de ces plateformes, voire leur interdiction partielle, à l'image de ce qui s'est passé pour l'absinthe. Cette comparaison historique met en lumière une tendance récurrente : la peur des nouvelles technologies ou pratiques sociales, suivie de leur diabolisation avant une régulation progressive.
L'absinthe et les réseaux sociaux partagent des mécanismes de diabolisation comparables. Dans les deux cas, une substance ou une technologie a été associée à des problèmes sociaux ou sanitaires sans toujours disposer de preuves scientifiques solides et consensuelles. Pour l'absinthe, l'absence de données médicales précises sur les effets de la thujone a alimenté des débats passionnés, tandis que pour les réseaux sociaux, les études sur leur impact réel restent parfois contradictoires ou incomplètes. Les deux phénomènes ont aussi été victimes de stéréotypes et de préjugés : l'absinthe était liée à l'image du poète maudit ou du délinquant, tandis que les réseaux sociaux sont souvent associés à la jeunesse irresponsable ou à la manipulation politique. Enfin, dans les deux cas, la régulation a été motivée par des pressions morales ou politiques autant que par des considérations sanitaires ou sociales.
L'histoire de l'absinthe montre que les interdictions totales sont rarement définitives et que les régulations évoluent avec le temps. Après son interdiction en 1915, la France a autorisé en 1922 une version de l'absinthe contenant moins de thujone, sous le nom de pastis ou de spiritueux anisés. Cette évolution illustre une approche plus nuancée, où la science et les mentalités ont permis de distinguer les risques réels des craintes infondées. Pour les réseaux sociaux, une régulation progressive semble également se dessiner, avec des lois comme le Digital Services Act (DSA) en Europe, qui vise à encadrer les géants du numérique sans les interdire totalement. Cette approche reflète une volonté de concilier innovation technologique, liberté d'expression et protection des utilisateurs, tout en évitant les excès d'une interdiction pure et simple.
Les médias jouent un rôle clé dans la diabolisation ou la réhabilitation des substances ou technologies controversées. Au début du XXe siècle, la presse française a largement contribué à la campagne contre l'absinthe, en relayant des témoignages anecdotiques ou des études partiales. De même, aujourd'hui, les médias et les réseaux sociaux eux-mêmes amplifient les débats sur les dangers des plateformes numériques, parfois de manière sensationnaliste. L'opinion publique, influencée par ces discours, peut alors réclamer des mesures radicales, comme l'interdiction. Cependant, cette dynamique peut aussi évoluer avec l'accumulation de données scientifiques et de retours d'expérience. Par exemple, des études récentes ont montré que les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale sont complexes et varient selon les individus, ce qui invite à une approche plus mesurée que l'interdiction pure et simple.

