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Culture

Alain Gomis : « Le cinéma, c’est faire communauté. Je crois à ce qu’il a de fraternel. »

Trois Couleurs · mis à jour il y a 29 j

Jusqu’au 20 octobre, le Centre Pompidou consacre, notamment au mk2 Bibliothèque, une rétrospective au cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis, auteur d'une œuvre palpitante et affranchie des normes, naviguant entre le Sénégal, la France, le Congo et la Guinée Bissau, l’exil et la colonisation, le collectif et l’individu, le documentaire et la fiction. Rencontre avec celui qui a remporté, en juillet dernier, le Vigo d'honneur, pour son film "Dao"..

Cinéma et crise industrielle

Alain Gomis, cinéaste sénégalais, exprime une critique récurrente envers l'industrie du cinéma, qu'il juge de plus en plus restrictive et capitaliste. Selon lui, les films sont souvent réduits à des produits dont la diffusion et l'efficacité sont décidées par des tiers, limitant ainsi la liberté créative. Cette situation, qu'il qualifie de crise permanente, s'aggrave avec le temps. Les écoles de cinéma et les structures professionnalisantes contribuent à cette standardisation en imposant des règles strictes. Gomis souligne que cette évolution rend la création cinématographique de plus en plus difficile, notamment pour les jeunes réalisateurs qui doivent se plier à ces contraintes. Il évoque également la nécessité de se préparer à un futur où cette liberté pourrait disparaître totalement.

Stratégies de liberté créative

Pour contourner les limites imposées par l'industrie, Gomis utilise des subterfuges dans ses films. Par exemple, dans Félicité (2017), il structure le récit en deux parties distinctes : une première intrigue classique pour capter l'attention du public, suivie d'une seconde partie plus libre et imprévisible. Cette approche lui permet de garder une certaine autonomie artistique tout en facilitant l'accès à des financements. Il explique que cette méthode vise à éviter un suspense artificiel et à se concentrer sur des thèmes plus profonds, comme la résilience face aux épreuves de la vie. Cependant, il reconnaît que cette liberté devient de plus en plus difficile à préserver, notamment après la sortie de son film Dao en 2026.

Changement avec Dao

Le film Dao (2026) marque un tournant dans la carrière de Gomis. Il s'affranchit des préceptes traditionnels du cinéma en adoptant une méthode plus horizontale et collaborative. Contrairement à ses débuts, où il suivait les règles imposées par le milieu, il a désormais l'autorisation de douter et d'improviser. Cette approche lui permet de créer un espace de confiance et d'écoute, où les acteurs, techniciens et lui-même peuvent contribuer librement. Gomis souligne que cette liberté a enrichi son processus créatif, rendant le tournage plus authentique et moins hiérarchisé. Il compare cette expérience à celle de son premier film, L'Afrance (2002), où il suivait encore les conventions du milieu.

Cinéma et horizontalité

Gomis défend une vision du cinéma fondée sur l'horizontalité et le consentement, où chaque participant au projet a une voix égale. Cette idée s'oppose aux rapports de force traditionnels dans l'industrie, où le réalisateur est souvent perçu comme une figure autoritaire. Dans Dao, cette approche se manifeste par une circulation fluide des idées et une absence de hiérarchie stricte. Gomis explique que cette méthode permet de créer un espace où chacun peut s'exprimer librement, ce qui est rare dans une société marquée par des dynamiques de pouvoir constantes. Il cite également Rewind and Play (2023), un film où il interroge la position de l'auteur et la violence de l'imposition d'une vision unique.

Histoires communes et identification

Le titre de la rétrospective de Gomis, Histoires communes, reflète sa vision du cinéma comme un espace de communion et de partage. Pour lui, le cinéma ne doit pas être un outil d'enseignement ou de leçon morale, mais plutôt un moyen de créer une intimité entre le spectateur et les personnages, quelle que soit leur origine. Il compare cette expérience à celle du blues, où l'émotion est partagée sans besoin d'explication. Gomis souligne que cette approche permet de représenter des histoires universelles, tout en évitant les récits qui excluent certaines communautés. Il cite l'exemple de Félicité, où il met en scène une femme sénégalaise confrontée à des difficultés, sans chercher à imposer un modèle de réussite.

Représentation et exclusion

Gomis aborde la question de la représentation dans le cinéma, soulignant que certains groupes sont systématiquement exclus des récits dominants. Il évoque la violence ressentie par les Africains face à une industrie qui impose des modèles étrangers et des hiérarchies morales. Cette exclusion est particulièrement visible pour les cinéastes africains, qui doivent lutter pour se faire une place. Gomis cite l'exemple du Sénégal, où une génération de cinéastes, malgré un accès limité au cinéma, cherche à se représenter et à raconter ses propres histoires. Il critique également les récits qui glorifient la réussite individuelle, comme dans Félicité, où il montre les limites de cette approche pour les personnes qui ne parviennent pas à s'en sortir.

Centre Yennenga et formation

En 2018, Gomis a fondé le Centre Yennenga à Dakar, un espace dédié à la post-production cinématographique. Ce centre vise à offrir aux cinéastes africains les outils nécessaires pour créer des films en cohérence avec leur réalité locale, sans dépendre des structures européennes. Depuis 2026, le centre propose également des formations en réalisation, attirant des étudiants du Sénégal, du Burkina Faso, du Cameroun et du Tchad. Gomis explique que son rôle au sein du centre est avant tout d'accompagner les autres cinéastes, ce qui lui procure une grande satisfaction. Plus de 100 films ont été post-produits ou réalisés dans ce cadre, dont Murmures de Kivu Ruhorahoza (2024) et Le Mouton de Sada de Pape Bouname Lopy (2023).

Ce que ça pourrait changer

La rétrospective *Histoires communes*, qui se tient jusqu'au 20 octobre 2026 au mk2 Bibliothèque et au Reflet Médicis à Paris, met en lumière l'œuvre de Gomis ainsi que celle des cinéastes formés au Centre Yennenga. Parmi les films présentés figure *Une fenêtre ouverte* de Khady Sylla (2013), une réalisatrice sénégalaise décédée en 2013. Ce film, où Sylla parle de sa maladie avec une transparence rare, illustre l'honnêteté et l'authenticité que Gomis cherche à promouvoir. Pour lui, ces œuvres représentent un regard unique et nécessaire, loin des formats imposés par l'industrie. La rétrospective souligne ainsi l'importance de la transmission et de la diversité des voix dans le cinéma.

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