Lutter contre les incendies avec des produits qui aggravent le changement climatique et nuisent à la santé : les pompiers au piège des PFAS
Les PFAS (substances per — et polyfluoroalkylées) ont d’abord été célébrés comme une innovation industrielle, permettant notamment de lutter plus efficacement contre les incendies. Aujourd’hui, ils sont pourtant au cœur d’une crise sanitaire et environnementale mondiale.
Les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) sont des composés chimiques synthétiques découverts à la fin des années 1930. Ces substances sont remarquables pour leur stabilité thermique et chimique exceptionnelle, ainsi que pour leur capacité à rendre les liquides résistants à l'eau et aux graisses. On les retrouve dans de nombreux produits industriels comme les revêtements antiadhésifs (ex. : Téflon), les textiles imperméables ou encore les mousses extinctrices utilisées par les pompiers. Leur persistance dans l'environnement est extrême : on les surnomme les « polluants éternels » car ils ne se dégradent pas naturellement et s'accumulent dans les chaînes alimentaires. Leur utilisation a été progressivement limitée en Europe et aux États-Unis en raison de leurs risques sanitaires et environnementaux.
Depuis les années 1960, les PFAS sont intégrés dans les mousses extinctrices utilisées pour éteindre les feux de liquides inflammables (hydrocarbures, solvants, etc.). Ces mousses forment un film aqueux à la surface du combustible, isolant l'oxygène et étouffant les flammes avec une efficacité supérieure aux méthodes traditionnelles. Les PFAS sont également présents dans les équipements de protection des pompiers (tenues, gants, bottes) pour améliorer leur résistance thermique, leur imperméabilité et leur protection contre les hydrocarbures. Ces innovations ont permis de réduire la durée des interventions et d'améliorer la sécurité des sapeurs-pompiers. Cependant, leur utilisation généralisée a révélé des effets indésirables majeurs.
Les pompiers sont exposés aux PFAS de manière multiple et chronique, même en dehors des interventions. Cette exposition provient de plusieurs sources : l'utilisation directe des mousses extinctrices, la migration des PFAS depuis leurs équipements de protection (usés, lavés ou chauffés), la contamination des casernes, des véhicules et des sols, ainsi que l'inhalation de fumées issues de la combustion de matériaux contenant des PFAS. Les PFAS peuvent pénétrer dans l'organisme par contact cutané ou inhalation. Des études épidémiologiques ont montré que les pompiers exposés présentent des taux élevés de pathologies graves, comme des cancers (rein, testicules, pancréas), des troubles thyroïdiens, une immunodépression ou des complications pendant la grossesse. Ces risques sanitaires sont aggravés par l'exposition prolongée et cumulée.
Les PFAS contribuent indirectement au réchauffement climatique, créant un cercle vicieux. Lors des incendies, les PFAS se volatilisent ou se décomposent, libérant des gaz fluorés aux pouvoirs de réchauffement global colossaux. Par exemple, le tétrafluorométhane (CF4) a un pouvoir de réchauffement 23 000 fois supérieur à celui du CO₂ et une durée de vie atmosphérique de plusieurs milliers d'années. Ces gaz aggravent le changement climatique, ce qui augmente la fréquence et l'intensité des incendies, notamment dans des régions comme l'Europe du Sud. Les pompiers sont alors contraints d'intervenir plus souvent, s'exposant davantage aux PFAS, perpétuant ainsi le cycle. Ce paradoxe illustre l'urgence de trouver des alternatives durables.
Face aux risques sanitaires et environnementaux, l'Europe a déjà restreint l'usage de certains PFAS via la réglementation REACH et la directive de 2020 sur l'eau potable. Une interdiction totale est envisagée pour 2025-2030. Aux États-Unis, l'Environmental Protection Agency (EPA) a fixé des seuils maximaux pour les PFAS dans l'eau potable et plusieurs États ont interdit les mousses contenant ces substances. Cependant, une interdiction brutale des PFAS dans les équipements de lutte contre l'incendie pourrait compromettre la sécurité des pompiers en l'absence d'alternatives aussi performantes. Les experts plaident pour un phasage progressif, accompagné de campagnes de dépistage et de protocoles de décontamination. Des recherches sont en cours pour développer des mousses sans PFAS ou des revêtements innovants.
Le projet européen *ALERT-PFAS Interreg Sudoe*, lancé en 2024, vise à étudier le cycle de vie des PFAS dans l'univers des pompiers, de leur utilisation jusqu'à leur dispersion dans l'environnement. Une campagne de mesures a été menée dans le Service Départemental d'Incendie et de Secours de l'Hérault (SDIS34) ainsi qu'en Espagne et au Portugal. Les scientifiques analysent les sources d'exposition (mousses, équipements, fumées, eaux usées) et modélisent les risques pour identifier les scénarios critiques. L'objectif est de proposer des mesures de prévention ciblées et de sensibiliser les acteurs (pompiers, élus, industriels) aux enjeux des PFAS. Ce projet s'inscrit dans une démarche de recherche-action pour limiter l'impact de ces substances tout en garantissant la sécurité des intervenants.

