Un «best-seller» écrit par IA? Et puis après?
La controverse entourant l’auteur Thélyson Orélien fait naître des questions beaucoup plus vastes..
Le roman C’était ça ou mourir, écrit par Thélyson Orélien, est au cœur d’un débat sur l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) dans la création littéraire. Selon René Audet, professeur de littérature contemporaine à l’Université Laval, et Audric Gagnon, expert en adoption IA, une œuvre générée à 100% par une machine est impossible. Toute création impliquant l’IA est une co-création, où l’humain dirige la machine avec sa sensibilité, ses intentions et son esprit critique. L’IA, sans l’intervention humaine, produirait un texte sans fond ni fin, car elle n’a pas d’intentions propres. Le résultat dépend donc du dialogue entre l’humain et la machine. L’écriture a toujours été influencée par les outils techniques, comme la plume d’oie ou la dactylo, et l’IA s’inscrit dans cette continuité historique.
L’authenticité est un pilier du pacte littéraire entre le lecteur et l’auteur, un concept remontant aux Grecs et théorisé par des auteurs comme Montaigne ou Bourdieu. Ce pacte repose sur l’idée que l’auteur est la source unique et indubitable de son œuvre. Marie-Pier Luneau, directrice du Groupe de recherches et d’études sur le livre au Québec, et Alain Farah, professeur à McGill, soulignent que l’originalité et la signature de l’auteur comptent dans l’appréciation d’une œuvre. L’idée qu’une machine seule puisse produire un texte remet en cause cette vision, car le texte devient reproductible à l’infini. Pourtant, Michel Lacroix, sociologue de la littérature, rappelle que l’auteur maître de tous ses mots est une construction historique, et non une vérité absolue. Les théories de Bakhtine, Barthes ou Kristeva montrent que l’écriture est toujours un ré-agencement de ce qui existe déjà.
René Audet explique que les auteurs ont toujours puisé dans un ensemble restreint d’inspirations, tandis que l’IA accède à un patrimoine culturel extrêmement large et désordonné. L’IA ne fait donc que rendre visible, avec une rapidité et une vastitude inédites, ce que la littérature a toujours pratiqué : s’inspirer de ce qui existe. Cette capacité à traiter une quantité colossale d’informations soulève des questions sur la valeur ajoutée de l’IA dans la création. Pour certains, comme Audric Gagnon, l’IA pourrait casser un « cercle vicieux » en apportant une nouvelle dimension ludique au langage, le traitant comme un matériau malléable. Cependant, cette innovation s’accompagne d’enjeux éthiques majeurs, comme les droits d’auteur, l’impact écologique ou la domination des géants de la tech.
Malgré les débats, de nombreux lecteurs ont été touchés par C’était ça ou mourir. Alain Farah estime que l’expérience intime de la lecture reste vraie, mais que le contexte compte. Le soupçon qu’une machine soit impliquée dans la création d’une œuvre peut altérer la perception du lecteur, qui pourrait se sentir trompé. Margarida Romero, chercheuse à l’Institut de recherche en intelligence artificielle (IIIA-CSIC) à Barcelone, souligne que cette méfiance est liée à l’idée fausse qu’une machine seule produit un texte. Elle rappelle que d’autres arts, comme la sculpture ou la peinture, utilisent souvent des collaborateurs sous la direction de l’artiste, sans que cela n’altère la valeur de l’œuvre. En littérature, le travail est également collectif, bien avant l’arrivée de l’IA.
Alain Farah et Audric Gagnon comparent l’arrivée de l’IA dans la littérature à celle de la photographie dans la peinture. À l’époque, certains pensaient que la photographie rendrait les peintres obsolètes, mais cela a donné naissance à l’impressionnisme. De même, l’IA pourrait apporter une nouvelle dimension au langage, le rendant plus ludique et malléable. Pour Audric Gagnon, ce n’est pas la technique qui compte en art, mais l’intention de l’artiste. Si l’intention est de tromper en laissant croire que tout est fait par des humains, l’usage de l’IA devient inadmissible. Une transparence sur l’utilisation de l’IA dans la création permettrait au lecteur de choisir entre des œuvres entièrement humaines ou co-créées avec une machine.
Audric Gagnon suggère qu’une nouvelle catégorie pourrait être créée dans les prix littéraires pour reconnaître les œuvres co-écrites avec l’IA, à l’image du Médicis qui distingue déjà le « Roman français », le « Roman étranger » et l’« Essai ». Cette proposition reflète l’évolution des pratiques artistiques et la nécessité d’adapter les cadres existants. Une telle mesure pourrait aider à clarifier les attentes des lecteurs et des jurys, tout en valorisant la collaboration entre humains et machines. Cependant, cette idée soulève aussi des questions sur les critères de jugement et la définition même de la création artistique à l’ère de l’IA.

