Le marxisme de Vicente Lombardo Toledano
Professeur, avocat, syndicaliste, homme politique et journaliste, Vicente Lombardo Toledano fut le fondateur de la Confédération des Travailleurs d'Amérique latine et du Parti populaire socialiste mexicain et s'est distingué dans les débats publics de la période post-révolutionnaire. L’article Le marxisme de Vicente Lombardo Toledano est apparu en premier sur Contretemps..
Vicente Lombardo Toledano naît en 1894 à Teziutlán, dans l’État de Puebla (Mexique), au sein d’une famille aisée d’origine italienne. Son père, Vicente Lombardo Carpio, est un commerçant et investisseur dans le secteur minier, ainsi que maire de Teziutlán en 1905. Cette enfance dans une famille impliquée en politique, combinée à la période trouble de la fin du régime de Porfirio Díaz (1876-1911) et à la Révolution mexicaine de 1910, influence fortement son engagement futur. Ces événements marquent le Mexique par des luttes sociales intenses et une transformation profonde de ses structures politiques et économiques.
Lombardo Toledano bénéficie d’une éducation de qualité. Après des études primaires au Lycée Teziuteco, il intègre en 1909 l’École de Commerce Française à Mexico, puis l’École nationale préparatoire en 1910. En 1914, il s’inscrit à la Faculté de droit de l’Université nationale du Mexique (rebaptisée UNAM en 1929). Dès 1916, il cofonde la Société de conférences et de concerts, un groupe étudiant inspiré par l’Ateneo de la Juventud Mexicana, qui promeut une culture humaniste et des débats sur le socialisme, la justice et le syndicalisme. Cette période correspond à l’adoption de la Constitution mexicaine de 1917, première au monde à reconnaître des droits universels pour les travailleurs.
Dès 1921, Lombardo Toledano s’engage dans le syndicalisme en rejoignant la Confédération régionale ouvrière mexicaine (CROM), alors la plus grande organisation syndicale du pays. Il en devient membre du Comité central entre 1923 et 1932, avant de rompre avec elle en raison de divergences avec son orientation pro-gouvernementale. En 1936, il participe à la création de la Confédération des travailleurs du Mexique (CTM), dont il devient secrétaire général jusqu’en 1940. Sous son impulsion, la CTM soutient le gouvernement de Lázaro Cárdenas (1934-1940), connu pour sa réforme agraire et sa politique nationaliste. En 1938, il fonde la Confédération des travailleurs d’Amérique latine (CTAL), dont il sera président jusqu’en 1963.
Lombardo Toledano entame une carrière politique en devenant gouverneur par intérim de Puebla entre 1923 et 1924, puis député au Congrès de l’Union à deux reprises (1924-1925 et 1926-1928) sous l’étiquette du Partido Laborista Mexicano. Il joue un rôle clé dans l’élaboration de la Loi fédérale sur le travail de 1931, qui renforce les droits des travailleurs. En 1948, il fonde le Parti populaire (PP), puis le Parti populaire socialiste (PPS) en 1960, prônant une voie mexicaine vers le socialisme, alliant ouvriers, paysans et secteurs bourgeois progressistes. Il se présente à l’élection présidentielle en 1952, terminant quatrième, et est élu député en 1964-1967.
Lombardo Toledano développe une interprétation marxiste originale de l’histoire mexicaine, s’appuyant sur le matérialisme historique, une théorie qui analyse les sociétés à travers leurs modes de production et leurs contradictions économiques. Pour lui, le Mexique a été marqué par une dépendance historique à l’impérialisme, notamment états-unien, et par une alliance entre les élites locales et le capital étranger. Il considère la Révolution mexicaine de 1910 comme un tournant, bien que ses idéaux n’aient pas été pleinement réalisés. Il défend l’idée d’un État autonome, capable de rompre avec cette dépendance, et d’une révolution démocratique bourgeoise, fruit d’un long processus incluant l’indépendance de 1820, les réformes de Benito Juárez (1857-1861) et la Révolution de 1910.
Lombardo Toledano joue un rôle majeur dans le domaine éducatif. Il enseigne dans plusieurs instituts avant de contribuer à la fondation de deux universités : l’Université Gabino Barreda (1934-1936) et l’Université ouvrière du Mexique (fondée en 1936, toujours active). Dans cette dernière, il enseigne des matières comme l’histoire des doctrines philosophiques, le matérialisme dialectique, l’économie politique et le droit du travail. Il en est le recteur de 1937 à 1968. Par ailleurs, il dirige entre 1933 et 1946 la revue Futuro, un espace de débat pour l’intelligentsia révolutionnaire, abordant des thèmes comme le mouvement ouvrier international et la Seconde Guerre mondiale.
En 1935, Lombardo Toledano se rend en Union soviétique et participe au VIIe Congrès de l’Internationale communiste (IC) à Moscou. Ce congrès prône la création de fronts larges pour contrer l’extrême droite, une stratégie qui influence ses positions politiques. Entre 1945 et 1964, il est vice-président de la Fédération syndicale mondiale (FSM), basée à Paris, qui soutient financièrement les travailleurs en grève ou emprisonnés. Ses relations avec les syndicats internationaux et son engagement pour les causes anti-impérialistes renforcent son rôle de figure majeure du mouvement ouvrier latino-américain.
Vicente Lombardo Toledano décède en 1968 à l’âge de 74 ans. En 1994, ses restes sont transférés à la *Rotonde des personnes illustres*, un cimetière mexicain honorant les personnalités marquantes de l’histoire du pays. Son héritage inclut une vision marxiste adaptée au contexte mexicain, une contribution majeure à l’éducation populaire et un engagement syndical et politique durable, marqué par la défense des droits des travailleurs et la lutte contre l’impérialisme.

