L'urbanisation des côtes affecte la génétique des poissons
Une publication récente montre que l'anthropisation des zones côtières transforme les organismes marins dans leur activité génétique. Véritables "fast-food", les abords des villes offrent une abondance de nourriture tout en produisant divers stress sur l'organisme des poissons..
L’urbanisation des zones côtières, appelée anthropisation, transforme profondément les écosystèmes marins. Ce phénomène désigne l’ensemble des modifications d’un milieu naturel provoquées par les activités humaines, comme la construction d’infrastructures ou la pollution. À Okinawa, une île japonaise, les chercheurs ont observé un gradient d’urbanisation marqué : le sud est très peuplé et urbanisé, tandis que le nord reste quasi sauvage. Cette diversité a permis d’étudier l’impact direct de l’homme sur les poissons côtiers, notamment sur l’espèce Chrysiptera cyanea, aussi appelée « demoiselle bleue ». Les scientifiques ont prélevé des échantillons de poissons sur 18 sites répartis le long de ce gradient, afin d’analyser leur réponse génétique à l’environnement.
Pour évaluer l’impact de l’urbanisation, les chercheurs ont étudié le transcriptome des poissons, c’est-à-dire l’ensemble des gènes exprimés dans leurs cellules. Contrairement à une étude en laboratoire, où un seul facteur de stress est testé, cette approche en milieu naturel permet d’observer des réponses à une combinaison de stress (pollution, variations de température, bruit, etc.). Les scientifiques ont identifié environ 500 gènes chez les juvéniles et 500 chez les adultes dont l’expression varie en fonction du niveau d’urbanisation. Parmi ces gènes, ceux liés au stress oxydatif, à la réaction immunitaire et à l’inflammation étaient plus actifs chez les poissons vivant près des zones urbanisées. Ces processus biologiques sont souvent associés à une exposition à des polluants chimiques.
Les chercheurs ont également mis en évidence un phénomène surprenant : un effet « fast food » chez les poissons. Dans les zones urbaines, ces derniers bénéficient d’une nourriture abondante, souvent issue des déchets humains ou des rejets organiques. Cependant, cette abondance alimentaire s’accompagne de conditions de vie dégradées à long terme, comme une pollution accrue ou des variations brutales de température et de salinité. Emma Gairin, première autrice de l’étude et post-doctorante à l’Okinawa Institute of Science and Technology, souligne que cette nourriture facile ne compense pas les effets néfastes de l’urbanisation sur leur santé génétique. Les poissons semblent ainsi « engraissés » par les villes, mais au prix d’un affaiblissement de leurs défenses naturelles.
L’étude a été menée sur l’île d’Okinawa, où 18 sites ont été sélectionnés pour couvrir un gradient d’urbanisation. Pour chaque site, 5 poissons adultes et 5 juvéniles de l’espèce Chrysiptera cyanea ont été prélevés. Les chercheurs ont ensuite analysé leur transcriptome pour identifier les gènes activés ou inhibés en fonction de leur environnement. Les résultats montrent que les poissons des zones les plus urbanisées présentent une activation accrue de gènes liés au stress et à l’inflammation, signe d’un déséquilibre physiologique. Cette étude, publiée dans la revue Nature Communications, est l’une des rares à analyser l’impact de l’anthropisation sur la génétique des poissons en milieu naturel, plutôt qu’en laboratoire.
Les conclusions de cette étude soulèvent des questions sur les conséquences à long terme de l’urbanisation côtière pour les écosystèmes marins. Les poissons exposés à des niveaux élevés de stress génétique pourraient voir leur capacité de reproduction ou leur résistance aux maladies diminuer. Emma Gairin explique que ces résultats mettent en lumière l’importance d’étudier les effets combinés des pollutions et des perturbations environnementales, plutôt que des facteurs isolés. Cette approche permet de mieux comprendre comment les activités humaines transforment, parfois de manière invisible, la biodiversité marine. Les chercheurs espèrent que ces travaux encourageront une gestion plus durable des zones côtières.

