La tyrannie du code (1/2)
« Le Livre de sable » de Borges est aujourd'hui une préfiguration presque banale de ce scrolling de pages qui semblent pulluler et naître les unes des autres. Nous assistons depuis une vingtaine d’années à une profonde transformation des usages d’Internet.
L’article s’ouvre sur une référence à l’écrivain argentin Jorge Luis Borges et à sa nouvelle Le Livre de sable, publiée en 1975. Dans ce récit fantastique, un livre n’a ni début ni fin : chaque page consultée disparaît et la pagination change constamment, rendant toute lecture cohérente impossible. L’auteur souligne que cette métaphore illustre une caractéristique des usages numériques modernes, comme le scrolling infini sur les réseaux sociaux (TikTok, Instagram, X). Contrairement à un livre traditionnel où l’on progresse page après page en construisant un sens, le Livre de sable symbolise une expérience de lecture fragmentée, où le contenu change en permanence et où aucune page ne peut être retrouvée. Cette idée rejoint une autre nouvelle de Borges, La Bibliothèque de Babel, où l’univers est comparé à une bibliothèque sans fin. L’abondance de pages ne crée pas une histoire plus riche, mais au contraire, elle détruit la possibilité même de maîtriser un récit ou un objet constitué.
L’article explique que l’IA générative représente l’aboutissement d’une transformation des usages d’Internet survenue depuis une vingtaine d’années. Cette transformation est liée à l’économie de l’attention, un concept économique où la valeur réside dans la capacité à capter et à retenir l’attention des utilisateurs. Les plateformes numériques, en générant un flux continu de contenus personnalisés, agissent comme des médiateurs de notre rapport au réel. L’auteur suggère que cette logique, illustrée par le Livre de sable, s’est généralisée : les algorithmes des réseaux sociaux et des moteurs de recherche organisent l’information de manière à ce que chaque consultation mène à une nouvelle page, sans repère stable ni mémoire collective. Ainsi, l’IA générative, en produisant des contenus adaptés en temps réel, renforce cette dynamique en rendant les expériences numériques encore plus fluides et imprévisibles. L’objectif n’est plus de construire un savoir ou une narration cohérente, mais de maintenir l’utilisateur dans un état de flux continu.
L’auteur analyse comment la lecture d’un livre traditionnel permet d’accumuler une expérience : le lecteur avance, se souvient des passages précédents et construit progressivement un sens. En revanche, dans le Livre de sable ou dans les usages numériques contemporains, chaque page est noyée dans une prolifération infinie de contenus. Le lecteur ne peut jamais maîtriser un objet constitué, car les pages semblent pulluler et naître les unes des autres. Cette abondance ne produit pas une histoire plus riche, mais au contraire, elle détruit la possibilité de comprendre ou de retenir quoi que ce soit. L’article souligne que cette perte de sens est une conséquence directe de la logique algorithmique qui privilégie la quantité et la vitesse à la profondeur et à la cohérence. Le scrolling infini, caractéristique des réseaux sociaux, illustre parfaitement cette fragmentation, où chaque contenu est immédiatement remplacé par un autre, sans laisser de trace durable.
L’auteur conclut que le *Livre de sable*, imaginé par Borges en 1975, apparaît aujourd’hui comme une préfiguration presque banale des usages numériques. Les plateformes comme TikTok, Instagram ou X fonctionnent selon une logique similaire : chaque consultation génère de nouvelles pages, de nouveaux contenus, sans que l’utilisateur puisse jamais retrouver une information ou une expérience passée. Cette métaphore du livre-monde, où le contenu est infini et illisible car changeant sans cesse, reflète la manière dont le numérique a transformé notre rapport à l’information et à la narration. L’article souligne que cette transformation n’est pas neutre : elle redéfinit notre façon de penser, de mémoriser et de donner du sens au monde. Le numérique, en s’inspirant des idées de Borges, devient ainsi un miroir de ses propres fictions, où la réalité elle-même semble se dissoudre dans un flux continu et insaisissable.

