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Philosophie

L'abolition des classes est-elle possible ?

La Vie des Idées · mis à jour il y a 15 j

Comment le passage d'une classe à l'autre, longtemps pensé comme une aventure individuelle, peut-il devenir un levier d'émancipation collective ? C. Jaquet reprend, à partir de Marx et de Spinoza, la question de l'abolition des classes..

Concept de transclasse

Le terme transclasse désigne des individus qui changent de milieu social, souvent en ascendant. La philosophe Chantal Jaquet a forgé ce concept en 2014 dans son livre Les Transclasses ou la non-reproduction pour expliquer ces trajectoires non par le mérite ou le hasard, mais par une forme de nécessité sociale. Dans son nouvel ouvrage Révolutions transclasses (2026), elle élargit cette réflexion en se demandant si ces parcours individuels peuvent contribuer à une émancipation collective, c’est-à-dire à l’abolition des classes sociales et d’autres formes de domination. Jaquet distingue deux types de transclasses : ceux qui circulent entre les classes (inter-classe) et ceux qui visent à en sortir (extra-classe).

Liberté et nécessité

Chantal Jaquet s’appuie sur la philosophie de Spinoza pour critiquer l’idée que la liberté résiderait dans le choix entre des possibles. Selon elle, le possible est une illusion car il reflète notre ignorance des causes qui rendent une chose nécessaire ou impossible. La véritable liberté consiste à comprendre ces déterminismes pour les transformer, passant d’une nécessité contrainte (subie sans conscience) à une nécessité libre (agie avec connaissance). Cette approche s’oppose aux philosophies qui voient la liberté comme un arrachement aux contraintes sociales. Politiquement, cela implique que l’émancipation ne se réduit pas à l’ouverture de nouvelles options, mais à l’action collective pour modifier les conditions sociales existantes.

Deux types de transclassisme

Jaquet identifie deux formes de transclassisme. Le transclassisme inter-classe désigne le passage d’une classe à une autre sans remettre en cause le système de classes. Par exemple, un individu issu d’un milieu modeste qui accède à une position aisée perpétue souvent les barrières sociales, comme le résume la formule du Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». À l’inverse, le transclassisme extra-classe vise à abolir les classes elles-mêmes. Jaquet s’inspire du prolétariat de Marx, défini comme une « classe qui n’est pas une classe » car elle n’a pas d’intérêts particuliers à défendre et porte un intérêt universel. Ce transclassisme extra-classe implique une révolution qui détruit le système de classes pour en sortir.

Supra-classe et domination

Jaquet introduit le concept de supra-classe pour désigner les formes de domination qui ne se réduisent pas aux classes sociales, comme le genre, le racisme ou l’orientation sexuelle. Elle rejette l’idée que la chute du capitalisme entraînerait automatiquement la disparition de ces oppressions, les qualifiant d’argument paresseux. Selon elle, chaque domination doit être combattue spécifiquement, sans hiérarchie. Pour fédérer ces luttes, elle propose le concept de complexion, un « complexe psychophysique singulier » qui unit en chaque individu toutes ses déterminations sociales, sans les séparer. Elle critique l’intersectionnalité, qu’elle juge trop figée, et lui préfère l’identification, un processus dynamique plutôt qu’une identité fixe.

Commun-propre et action collective

Jaquet propose de repenser le commun non comme une substance donnée, mais comme un faire en commun. Le collectif ne précède pas l’action, il s’y constitue. Elle s’appuie sur Marx pour rappeler que « la classe ne précède pas la lutte, elle en procède ». Plutôt qu’un parti unique, elle défend une fédération de luttes autonomes et solidaires, où l’autonomie n’est pas une séparation mais une complémentarité. Par exemple, partir des luttes spécifiques des femmes (comme l’écart de salaire) permet d’inclure davantage de personnes dans une lutte globale, contrairement à une défense générale du salariat qui laisse certaines formes d’exploitation intactes.

Statut du possible

Jaquet distingue deux niveaux d’analyse du possible. Ontologiquement, tout est nécessaire et le possible est une illusion due à notre ignorance des causes. Anthropologiquement, le possible reste indispensable car les humains agissent sans connaître toutes les causes de leurs actions. Pour elle, ce possible est un indice de notre ignorance, qui se résorbe à mesure que nous comprenons les déterminismes. Cependant, une approche phénoménologique pourrait voir dans le possible une structure positive de l’existence, où la tension vers l’avenir est essentielle. Jaquet reconnaît que cette différence mérite discussion, mais son livre ouvre surtout la perspective de savoir comment une multitude peut agir en vue d’une émancipation encore non nécessaire.

Modèle révolutionnaire

Jaquet s’inspire de la Commune de Paris et de Spinoza pour imaginer un modèle révolutionnaire où la multitude est souveraine. Elle rejette l’idée d’un groupe dirigeant qui reproduirait des rapports de domination. Le passage révolutionnaire n’est pas une transition entre deux états, mais une mutatio (métamorphose) qui détruit la forme première du système. Elle cite Marx pour souligner que « ça ne se dit ni ne se prédit, ça se fait ». Ce faire repose sur l’action collective pour renverser le pouvoir dominant, sans garantie préalable de succès, mais avec la conviction que la révolution est une possibilité à transformer en nécessité par l’action.

Ce que ça pourrait changer

L’ouvrage de Jaquet, *Révolutions transclasses* (Puf, 2026, 280 p., 19 €), est salué pour sa reprise de la question révolutionnaire sans esquive ni caricature. Il expose les impasses du transclassisme inter-classe et propose une voie pour les dépasser via le transclassisme extra-classe. Le livre offre une perspective pour comprendre comment une multitude peut apprendre à vouloir ce qui n’est pas encore nécessaire, c’est-à-dire comment agir collectivement pour une émancipation possible. Jaquet y développe des outils conceptuels comme la *mutatio* ou le *faire en commun* pour repenser l’émancipation au-delà des classes sociales.

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