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Peut-on réussir en politique sans charisme ? Quelques pistes de réflexion tirées de la situation outre-Manche

The Conversation France · mis à jour il y a 21 j

En dépit de réussites factuelles (sur le temps d’attente dans les hôpitaux, la hausse du salaire minimum et la baisse de l’immigration), la perception générale des deux années que Keir Starmer a passées au poste de premier ministre est généralement mitigée . S’il est vrai qu’il a plusieurs fois changé de positions , c’est avant tout un manque de connexion émotionnelle avec ses concitoyens qui lui est reproché.

Starmer et charisme politique

Keir Starmer, Premier ministre britannique depuis juillet 2024, a mis en œuvre des réformes concrètes comme la réduction des temps d’attente dans les hôpitaux, l’augmentation du salaire minimum et la baisse de l’immigration. Pourtant, son bilan est perçu de manière mitigée par l’opinion publique britannique. Son manque de connexion émotionnelle avec les citoyens est souvent pointé du doigt, ce qui soulève la question : la politique repose-t-elle uniquement sur le charisme ? Max Weber, sociologue allemand (1864-1920), définissait le charisme comme un don naturel « du corps et de l’esprit », inaccessible à tous. Cependant, des chercheurs comme Max Atkinson (1944-2024) ou John Antonakis ont démontré que des techniques rhétoriques et gestuelles peuvent renforcer l’impact d’un discours, suggérant que le charisme n’est pas uniquement inné.

Techniques de leadership charismatique

John Antonakis et son équipe de l’université de Lausanne ont identifié 12 tactiques de leadership charismatique (Charismatic Leadership Tactics, CLT), regroupées en trois domaines : les métaphores conceptuelles, le storytelling et le langage corporel (body language). Ces tactiques peuvent être enseignées et mesurées. Par exemple, les métaphores aident à structurer la perception de la réalité, comme comparer la politique à un conflit avec des expressions comme « bataille culturelle ». Le storytelling utilise des récits pour transmettre des messages, tandis que le body language inclut la gestuelle, les expressions faciales et l’intonation. Ces outils permettent de créer une connexion émotionnelle avec le public, essentielle en politique.

Métaphores de Starmer : bâtisseur et guide

Starmer utilise principalement deux types de métaphores dans ses discours : celles liées à la construction et celles évoquant un cheminement. Il décrit les politiques conservatrices comme ayant « arraché les fondations » et « brisé les fenêtres » du pays, justifiant ainsi son programme de « reconstruction ». Par exemple, en 2022, il déclare : « Les Conservateurs ont arraché les fondations, brisé les fenêtres et, pour faire bonne mesure, ils ont fait sauter les portes. » En 2023, il se présente comme un « bâtisseur » chargé de « reconstruire » le Royaume-Uni. Ces métaphores renforcent l’idée d’une vision claire et d’une mission de réparation, tout en utilisant le schéma source-parcours-objectif pour se positionner comme un guide vers un avenir meilleur.

Storytelling : origines et légitimité

Starmer mise sur son storytelling pour renforcer son image de dirigeant proche du peuple. Il évoque ses origines modestes, avec un père ouvrier et une mère infirmière, et met en avant sa volonté de reconnecter le parti travailliste à la classe ouvrière. Dans l’opposition (jusqu’en juillet 2024), il utilise des anecdotes sur ses parents pour incarner le récit du « fils prodigue » retournant aux valeurs du travaillisme. Une fois au pouvoir, il parle des difficultés de son frère pour souligner son rôle de protecteur. Ce storytelling repose sur des valeurs symboliques comme la conviction morale, l’exigence envers soi et les autres, et la solidarité. Ces récits visent à légitimer son leadership auprès d’un électorat qui se sent déconnecté du pouvoir central.

Langage corporel : un atout manquant

Le body language de Starmer est souvent perçu comme rigide et peu naturel. Son débit est lent et monotone, ce qui donne une impression de discours scripté et peu spontané. Il utilise rarement des variations d’intonation pour transmettre des émotions, contrairement aux conseils de Max Atkinson. De plus, sa posture est souvent rigide, avec peu d’expressions faciales, et il reste fréquemment agrippé au pupitre, ce qui peut être interprété comme un signe de malaise ou de manque de confiance. Son apparence très formelle, incluant une tenue vestimentaire soignée et un lexique précis, renforce l’impression d’artificialité, surtout lorsqu’il évoque ses origines modestes. Ces éléments créent un décalage entre le contenu de ses discours et leur performance scénique.

Comparaison avec Andy Burnham

Andy Burnham, successeur potentiel de Starmer, illustre l’importance du body language et de la spontanéité. Dans un discours récent, il utilise les mêmes métaphores que Starmer, comme celles liées à la reconstruction, mais les accompagne d’un ton plus naturel, d’humour et d’interactions directes avec le public. Par exemple, il commence par des échanges simples comme « Quel accueil ! Bonjour à tous » (public : « Bonjour ! », rires) ou « Êtes-vous prêts ? » (public : « Oui ! », rires et applaudissements). Burnham adopte une tenue décontractée, qu’il qualifie de « vêtements de Manchester », et propose une vision politique plus accessible, le « Manchesterisme ». Cette approche contraste avec la retenue de Starmer et montre comment la performance scénique peut influencer la perception du public, surtout dans un contexte où les partis traditionnels sont critiqués pour leur éloignement des citoyens.

Ce que ça pourrait changer

Le Royaume-Uni traverse une période de turbulence politique, avec deux grands partis traditionnels (travaillistes et conservateurs) affaiblis par l’émergence de Reform UK, un parti populiste de droite radicale dirigé par Nigel Farage. Ce parti, qui caracole en tête des sondages, construit son discours sur la dénonciation d’une classe politique « coupée du peuple ». Dans ce contexte, la capacité à établir une connexion émotionnelle avec l’électorat devient cruciale. Starmer, malgré ses réformes, peine à incarner cette proximité, tandis que Burnham, avec son approche plus naturelle, semble mieux répondre à cette attente. Cette dynamique souligne l’importance du charisme, non seulement comme un don inné, mais aussi comme une compétence maîtrisable grâce à des techniques spécifiques.

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