Il n’y a pas si longtemps, les grillons chantaient dans le métro parisien
Grillon domestique _Acheta domesticus_. Mani_raab/iNaturalist , CC BY-NC Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien, avant que les grèves et le béton les en fassent disparaître ? C’est ce que nous apprend l’entomologiste Christophe Bouget dans le chapitre qu’il consacre à Paris, dans son ouvrage À hauteur d’insectes.
Tous les grillons domestiques mâles sont gauchers : leur chant strident est produit par le frottement de l’aile droite contre l’aile gauche. Cette stridulation, qui peut durer des heures, sert à attirer les femelles. Chaque mâle possède deux ailes antérieures durcies, appelées élytres, dotées d’une structure en dents (l’archet) et d’un grattoir (le plectre). Le son est amplifié par deux zones membraneuses des ailes, la harpe et le miroir. Les femelles perçoivent ces vibrations grâce à une membrane située sur leurs pattes avant, appelée tympan. La fréquence et l’intensité du chant varient selon la taille du mâle : les plus grands produisent des sons plus aigus et plus puissants, ce qui influence le choix des femelles.
Le grillon domestique (Acheta domesticus), originaire des steppes d’Afghanistan, est arrivé en France au Moyen Âge, probablement caché dans des cageots d’épices ou de légumes. Pour survivre aux hivers froids du nord de la France, il s’est réfugié dans les bâtiments chauffés, notamment près des fours à bois des boulangeries. Avec l’électrification et les mesures d’hygiène, il a dû trouver de nouveaux abris : chaufferies, brasseries, serres ou décharges, où la fermentation dégage de la chaleur. Au XXe siècle, il a colonisé le métro parisien, profitant de la chaleur générée par les frottements des wagons sur les rails en ballast (pierres volcaniques), où la température dépasse 30°C. Ses œufs se développaient aussi grâce à l’humidité des canalisations.
Le grillon domestique est un détritivore omnivore : il se nourrit de matières organiques en décomposition, comme des insectes morts ou vivants, des fruits, des céréales, des feuilles, mais aussi de détritus humains dans les environnements urbains. Dans le métro parisien, il consommait des miettes, des papiers gras, des brins de laine et même des mégots de cigarettes, malgré la nicotine, réputée répulsive pour les insectes. Cette capacité à s’adapter à des régimes variés lui a permis de prospérer dans des milieux changeants, comme les galeries souterraines ou les décharges. Il joue ainsi un rôle d’éboueur naturel, contribuant à recycler les déchets organiques.
La population de grillons dans le métro parisien a fortement décliné en raison de deux facteurs principaux. D’abord, le remplacement du ballast en pierre volcanique par des poutres en béton a réduit la température ambiante, passant sous les 30°C, seuil que les grillons tolèrent mal. Ensuite, les grèves des conducteurs de métro et les confinements ont privé ces insectes de leurs sources de nourriture, comme les détritus organiques. Ces changements ont entraîné leur quasi-disparition des couloirs souterrains, mettant fin à une présence historique dans le réseau parisien.
Les grillons mâles sont territoriaux et peuvent s’affronter pour défendre leur espace. En cas d’intrusion, le mâle résident émet un sifflement court et agressif. Si le conflit persiste, les adversaires s’affrontent en une séquence codifiée : escrime avec les antennes, morsures, coups de tête et de pattes, jusqu’à la fuite du perdant. Le vainqueur conclut par un chant d’appel pour séduire les femelles. L’accouplement ne se fait pas par insémination directe : le mâle dépose un spermatophore (une capsule gélatineuse de sperme) à la base de l’abdomen de la femelle, qui capte ensuite le sperme par diffusion. La femelle pond jusqu’à 1 500 œufs dans un sol humide, à l’aide de son ovipositeur (un organe rigide de 12 mm de long). Les larves, semblables à des adultes miniatures, deviennent adultes après trois mois et trois mues.
Le grillon domestique est élevé depuis des siècles, notamment en Chine et au Japon, où son chant est apprécié dans des cages en bambou. Il est aussi utilisé comme animal de compagnie ou pour des combats organisés, très populaires depuis 2 000 ans. En Europe, il est désormais autorisé dans l’alimentation humaine sous forme de farine depuis 2023. Cependant, son adaptation aux milieux urbains et son régime alimentaire omnivore en font une menace potentielle pour les stocks de denrées séchées en zones rurales, surtout avec le réchauffement climatique, qui maintient des températures favorables toute l’année. En tant que consommateur de graines, il pourrait proliférer et causer des dégâts dans les réserves alimentaires.

