Uchronie archéologique à Place Royale
La causerie tournera autour de la notion de «taudification projetée» développée par l’historien australien Alan Mayne..
L’article aborde une réflexion sur Place Royale à Québec à travers le prisme de l’uchronie archéologique, un concept qui imagine ce que seraient les vestiges d’un lieu si son histoire avait été différente. Dans ce cas précis, il s’agit d’imaginer les objets du quotidien que les habitants modestes de Place Royale auraient pu laisser derrière eux avant les rénovations massives des années 1970. L’objectif n’est pas de critiquer ces travaux, mais de mettre en lumière les angles morts de cette période de restauration qui a profondément transformé le quartier. L’uchronie permet ainsi de questionner la vision idéalisée de l’histoire locale et d’évoquer ce qui a été effacé ou oublié lors de ces transformations.
Une installation artistique intitulée À l’envers des ruines, créée par l’artiste Ève Cadieux, sert de support à cette réflexion. Inaugurée en juin 2026, cette œuvre éphémère présente une collection fictive d’objets du quotidien, comme des statuettes de la Vierge Marie, des machines à écrire ou une chaise de salon de beauté, recouverts d’un voile transparent. Ces artefacts, bien que fictifs, sont inspirés de ce que des fouilles archéologiques auraient pu révéler si les habitants n’avaient pas été déplacés lors des rénovations. L’œuvre est exposée jusqu’au 25 octobre 2026 dans l’Aire publique d’Exmuro, un espace culturel de Place Royale qui fermera définitivement après cette date.
Le terme taudification projetée désigne un processus décrit par l’historien australien Alan Mayne, qui consiste à noircir le portrait socioéconomique d’un quartier pour justifier sa rénovation ou sa destruction. À Place Royale, ce concept s’applique aux années 1950-1970, où le quartier était présenté comme un espace insalubre, peuplé de familles pauvres logées dans des taudis. Pourtant, les archives, comme les annuaires téléphoniques de l’époque, révèlent une réalité plus nuancée : une vie de quartier dynamique avec des commerces de proximité. Cette vision simplifiée a servi de justification aux travaux de restauration, qui visaient à redonner à Place Royale son aspect français d’origine.
Les travaux de Place Royale, menés principalement entre les années 1970 et 1980, ont été présentés comme une restauration visant à retrouver l’aspect français du quartier sous ses couches victoriennes et modernes. Cependant, l’archéologue Rachel Archambault souligne qu’il s’agissait en réalité d’une reconstruction : de nombreux bâtiments ont été démantelés puis refaits à l’identique, parfois de manière fantasmée. Les critères de cette reconstruction ont évolué au fil du temps. Initialement, les recherches se concentraient sur l’architecture de la Nouvelle-France, mais elles ont rapidement basculé vers une vision esthétique et touristique, inspirée par l’architecte Viollet-le-Duc, connu pour ses restaurations idéalisées.
Les travaux de Place Royale s’inscrivaient dans un contexte politique marqué par le nationalisme québécois et un esprit anticapitaliste. Le gouvernement de Robert Bourassa a créé le Bureau de coordination de Place Royale en 1971 pour superviser le projet. Un document de cette époque évoque la volonté de créer une « belle ordonnance » en débarrassant le quartier des « scories contemporaines », c’est-à-dire des traces de l’industrialisation et du mercantilisme. Ce projet s’inscrivait dans une vision romantique de l’histoire, où Place Royale devait devenir un « monde merveilleux », d’où le surnom de Disneyland du régime français qui lui a été attribué.
Place Royale a servi de laboratoire pour les archéologues, qui ont dû adapter leurs méthodes en raison des contraintes des travaux. Les fouilles, réalisées dans des délais très courts, ont produit des artefacts sans contexte précis : on ignore si les objets trouvés provenaient de voûtes, de latrines ou de caveaux. De plus, certains éléments jugés trop récents, comme les capsules de bière métalliques apparues à la fin du XIXe siècle, n’ont pas été conservés. Les ossements d’animaux, également négligés, auraient pu fournir des informations précieuses sur l’alimentation et les modes de vie de l’époque. Ces lacunes soulignent les défis de l’archéologie urbaine dans des contextes de rénovation rapide.
La reconstruction de Place Royale a effacé une partie de l’histoire du quartier, notamment l’épisode des expulsions massives des habitants dans les années 1970. Cet événement, qui a marqué un demi-siècle d’histoire locale, n’est jamais mentionné sur les plaques commémoratives du site. Rachel Archambault regrette cette omission, soulignant que Place Royale porte désormais une histoire idéalisée, comparable à d’autres événements marquants comme le grand incendie de 1682 ou les bombardements britanniques de 1759. Pourtant, contrairement à ces catastrophes historiques, l’expulsion des habitants reste un sujet tabou, absent des récits officiels. L’œuvre d’Ève Cadieux et la causerie du 25 septembre 2026 visent à combler ce vide en invitant le public à réfléchir sur ce qui a été perdu.

