Uchronie archéologique à Place Royale
La restauration controversée de Place Royale à Québec, menée dans les années 1970, illustre les dérives d’un projet patrimonial guidé par un nationalisme romantique et une vision idéalisée du passé. Entre reconstruction fantasmée et effacement des traces sociales, cette opération archéologique et urbanistique révèle les tensions entre mémoire collective, authenticité historique et instrumentalisation politique d’un quartier emblématique.
Pourquoi la restauration de Place Royale a-t-elle été qualifiée de « reconstruction » plutôt que de « restauration » ?
Parce que de nombreux bâtiments ont été entièrement démantelés et refaits à neuf, plutôt que simplement restaurés ou conservés dans leur état d’origine. L’archéologue Rachel Archambault souligne que cette approche a privilégié une esthétique touristique et une vision fantasmée de la Nouvelle-France, inspirée par des critères subjectifs de « beauté » plutôt que par une rigueur historique.
Quel rôle a joué le nationalisme dans ce projet, et comment s’est-il manifesté ?
Le projet s’inscrivait dans un élan nationaliste visant à redonner des couleurs au « berceau de l’Amérique française », avec une dimension parfois anticapitaliste. Les rapports du Bureau de coordination de Place Royale, créé sous le gouvernement Bourassa, évoquaient explicitement une « belle ordonnance » débarrassée des « scories contemporaines » liées à l’industrialisation et au mercantilisme, reflétant une volonté de purger le quartier de ses traces modernes.
Quels objets ou traces historiques ont été négligés ou perdus lors des fouilles, et pourquoi ?
Les ossements d’animaux et les capsules de bière métalliques, apparues à la fin du XIXe siècle, n’ont pas été conservés car jugés trop récents ou non pertinents à l’époque. Cette omission illustre un biais méthodologique : les archéologues de l’époque se concentraient sur une vision romantique du passé, écartant les éléments qui ne correspondaient pas à leur idéal de la Nouvelle-France.
Pourquoi l’œuvre À l’envers des ruines d’Ève Cadieux est-elle présentée comme une réponse aux angles morts de la restauration ?
Cette installation éphémère expose des artefacts fictifs — comme des statuettes de la Vierge Marie ou des machines à écrire — imaginés comme ceux que des fouilles auraient pu révéler si les habitants de Place Royale n’avaient pas été déplacés. Elle questionne ainsi la reconstruction historique en mettant en lumière les réalités sociales et matérielles effacées par le projet urbanistique des années 1970.
Ce que ça pourrait changer
Cette analyse invite à repenser les politiques de restauration patrimoniale, en soulignant les risques d’une instrumentalisation du passé au service d’une narration nationale ou touristique. Elle pose aussi la question de la transmission des traces matérielles et immatérielles des classes populaires, souvent invisibilisées dans les récits officiels. Enfin, elle interroge la mémoire collective et les silences imposés par les choix urbanistiques contemporains.

